Catégorie : Réflexion : Histoire et enquête

Le lac Deschênes, le Far West du Bas-Canada

Le lac Deschênes, le Far West du Bas-Canada

Par Lynne Rodier et Sophie Tremblay

Aylmer a toujours entretenu son propre mystère. Est-elle une ville anglophone ou une ville francophone? Est-elle catholique ou protestante? Est-elle Ontarienne ou Québécoise? Derrière ses allures de village, cette communauté s’est développée de façon autonome et avant-gardiste. À la lumière de l’étude de ses archives et de son patrimoine, nous découvrons un monde où les innovations, les jeux de coulisse politiques et le monde des affaires ont une place de choix. C’est donc avec plaisir que nous jouerons les Columbos pour vous dans le cadre de cette chronique afin de vous révéler les dessous de cette intrigante.

Abordons une ressource essentielle pour les habitants d’Aylmer, soit le lac Deschênes. Ce vaste réservoir naturel d’environ 30 kilomètres sur la rivière des Outaouais joue un rôle important dans le développement de la ville. Ses abords regorgent de richesses qui restent méconnues pendant plusieurs siècles. Que ce soit pour sa proximité des eaux calmes s’élargissant sur trois kilomètres sur la rivière des Outaouais, la richesse de ses sols et de sa forêt, son climat tempéré ou sa facilité d’accès au gibier et aux eaux poissonneuses, ce joyau tarde à se tailler une place dans le patrimoine québécois. Le lac a d’ailleurs changé de nom à plusieurs reprises avant de se nommer Deschênes pour une raison qui demeure obscure. Est-ce dû aux magnifiques arbres qui le bordaient ou au patronyme d’un inconnu qui s’est illustré dans le domaine des pelleteries? Pour le moment, rien ne nous incite à trancher en faveur de l’une ou l’autre de ces options.

Par ailleurs, au XIXe siècle, cette imposante étendue d’eau demeure un point charnière sur la grande route du commerce qu’est la rivière des Outaouais. Menant les voyageurs et les colons, le lac Deschênes s’étend entre deux obstacles naturels qui imposent un débarquement et un portage pour tous. Ce temps d’arrêt ouvre la porte au développement économique de l’endroit. Donc, marchands de fourrure, commerçants de bois et Amérindiens y flairent la bonne affaire.

Un des neveux de Philemon Wright, Charles Symmes, saura d’ailleurs tirer profit de l’endroit dès 1822. Sur les lieux du débarcadère utilisé par les voyageurs, il bâtit des installations modernes et pratiques qu’il nomme Symmes Landing (L’abord-à-Symmes). Cet endroit, le plus à l’ouest du Bas-Canada, servira de point de départ pour les rues d’Aylmer où pousseront les échoppes, les hôtels et les entrepôts qui seront témoin de nombreuses tractions qui forgeront la ville d’Aylmer et l’histoire du Canada tout entier.

L’exploitation forestière selon Philip John Bainbrigge

L’exploitation forestière selon Philip John Bainbrigge

L’artiste-peintre, Philip John Bainbrigge, est de passage en Outaouais entre 1838 et 1842. Il a alors terminé avec succès ses études en topographie militaire et en dessin de paysage à l’académie de Woolwich en Grande-Bretagne [1]. Il arrive à Québec en 1836 et pendant son séjour au Bas-Canada, au Haut-Canada et dans les Maritimes, ce militaire peint dans le but de rendre compte des mesures de défense coloniale à la Grande-Bretagne. Bainbrigge est surtout reconnu pour ses illustrations des résultats des Rebellions du Bas-Canada de 1837-1838 où il est mandaté à faire état des lieux pendant le passage des soldats britanniques ayant affronté les patriotes[2].

En Outaouais, ses œuvres rendent plutôt compte de l’exploitation forestière après la construction du canal Rideau. Il s’intéresse aux paysages environnants de la chute des Chaudières sans pour autant s’attarder aux jeunes communautés sur la rive nord de la rivière des Outaouais. Les aquarelles révèlent ses préférences pour les paysages sauvages et le transport sur la rivière des Outaouais. De son regard, l’artiste semble encourager l’observateur à entrer en scène avec lui afin de partager les expériences de ses voyages. Il démontre aussi que le commerce du bois n’est alors rien de plus qu’une aventure insensée. Lors de son passage dans la région, les grands marchands et négociants de bois commencent tout juste de donner à leur commerce le caractère systématique d’une entreprise et de mettre en valeur leur titre de Lumberer (marchand-négociant). D’ailleurs, la fourrure est toujours plus profitable que le bois et l’agriculture aux marchands de la région de l’Outaouais durant la première partie du 19e siècle.

Alors, en observant de près les œuvres de Bainbrigge, il nous est possible de faire un retour vers une époque où les grands canots des voyageurs de la Compagnie de la Baie d’Hudson côtoient les navigateurs des radeaux de bois sur la rivière des Outaouais pour ensuite, suivre leur cours sur le fleuve Saint-Laurent jusqu’à Québec. Ces ressources sont alors chargées sur des grands navires et destinées principalement au marché britannique.

Rivière Creuse sur la rivière des Outaouais

Rivière Creuse Ottawa. Mai 1841. Aquarelle sur crayon sur papier vélin. Bainbrigge, Philip John, 1817-1881. BAC- Mikan 2896117
Rivière Creuse Ottawa. Mai 1841.
Aquarelle sur crayon sur papier vélin.
Bainbrigge, Philip John, 1817-1881.
BAC- Mikan 2896117

Le portage de Joachim, camp de bûcherons, près de la rivière des Outaouais.

Le portage de Joachim, camp de bûcherons, près de la rivière des Outaouais.  Aquarelle sur crayon sur papier vélin. Bainbrigge, Philip John, 1817-1881. BAC- MIKAN no. 2896113
Le portage de Joachim, camp de bûcherons, près de la rivière des Outaouais.
Aquarelle sur crayon sur papier vélin.
Bainbrigge, Philip John, 1817-1881.
BAC- MIKAN no. 2896113

Canots de la Compagnie de la Baie d’Hudson aux rapides des Chats

Canots de la Compagnie de la Baie d'Hudson aux rapides des Chats.  1838. Aquarelle avec raclage et touches d'encre noire sur crayon sur papier vélin. Bainbrigge, Philip John, 1817-1881. BAC- MIKAN no. 2895632
Canots de la Compagnie de la Baie d’Hudson aux rapides des Chats.
1838.
Aquarelle avec raclage et touches d’encre noire sur crayon sur papier vélin.
Bainbrigge, Philip John, 1817-1881.
BAC- MIKAN no. 2895632

Rapides des Chats, près d’Ottawa

Rapides des Chats, près d'Ottawa. ca. 1838-1841. Aquarelle avec raclage sur crayon sur papier vélin. Bainbrigge, Philip John, 1817-1881. BAC- MIKAN no. 2896108.
Rapides des Chats, près d’Ottawa.
ca. 1838-1841.
Aquarelle avec raclage sur crayon sur papier vélin.
Bainbrigge, Philip John, 1817-1881.
BAC- MIKAN no. 2896108.

Glissoire sur la rivière des Outaouais, rapides des Chats

Glissoire sur la rivière des Outaouais, rapides des Chats.  1840 Bainbrigge, Philip John, 1817-1881. Credit: Library and Archives Canada, Acc. No. 1983-47-8 Copyright: Expired Mikan no. 2833524
Glissoire sur la rivière des Outaouais, rapides des Chats.
1840
Aquarelle avec maculage sur crayon sur papier vélin
Bainbrigge, Philip John, 1817-1881.
BAC- Mikan no. 2833524

Rapides sur la rivière des Outaouais, en amont de la décharge de fer

Rapides sur la rivière des Outaouais, en amont de la décharge de fer.  ca 1836-1842. Aquarelle avec pinceau et encre noire sur crayon sur papier vélin. Bainbrigge, Philip John, 1817-1881. BAC- MIKAN no. 2896081
Rapides sur la rivière des Outaouais, en amont de la décharge de fer.
ca 1836-1842.
Aquarelle avec pinceau et encre noire sur crayon sur papier vélin.
Bainbrigge, Philip John, 1817-1881.
BAC- MIKAN no. 2896081

Portage le long de la rivière des Outaouais

Portage le long de la rivière des Outaouais.  ca 1836-1842. Aquarelle sur crayon sur papier vélin. Bainbrigge, Philip John, 1817-1881. BAC- MIKAN no. 2895633.
Portage le long de la rivière des Outaouais.
ca 1836-1842.
Aquarelle sur crayon sur papier vélin.
Bainbrigge, Philip John, 1817-1881.
BAC- MIKAN no. 2895633.

Bytown (Ottawa)

Bytown (Ottawa) mai, 1841. Aquarelle avec raclage sur crayon sur papier vélin. Bainbrigge, Philip John, 1817-1881. BAC_ MIKAN no. 2895237
Bytown (Ottawa)
mai, 1841.
Aquarelle avec raclage sur crayon sur papier vélin.
Bainbrigge, Philip John, 1817-1881.
BAC – MIKAN no. 2895237

 Les chutes Chaudière, vues d’Ottawa

Les chutes Chaudière, vues d'Ottawa. Juillet 1838. Aquarelle avec raclage et rehaussé avec gomme arabique sur crayon sur papier vélin. Bainbrigge, Philip John, 1817-1881. BAC- MIKAN no. 2896132.
Les chutes Chaudière, vues d’Ottawa.
Juillet 1838.
Aquarelle avec raclage et rehaussé avec gomme arabique sur crayon sur papier vélin.
Bainbrigge, Philip John, 1817-1881.
BAC- MIKAN no. 2896132.

Les chutes Chaudière, vues de Bridge House, Ottawa.

Les chutes Chaudière, vues de Bridge House, Ottawa. ca 1836-1842. Aquarelle sur crayon sur papier vélin. Bainbrigge, Philip John, 1817-1881. BAC- MIKAN no. 2896103.
Les chutes Chaudière, vues de Bridge House, Ottawa.
ca 1836-1842.
Aquarelle sur crayon sur papier vélin.
Bainbrigge, Philip John, 1817-1881.
BAC- MIKAN no. 2896103.

La fente des chutes Chaudière

Les chutes Chaudière.  ca 1836-1842. Aquarelle avec raclage sur crayon sur papier vélin. Bainbrigge, Philip John, 1817-1881. BAC- MIKAN no. 2896084.
Les chutes Chaudière.
ca 1836-1842.
Aquarelle avec raclage sur crayon sur papier vélin.
Bainbrigge, Philip John, 1817-1881.
BAC- MIKAN no. 2896084.

 Les chutes Chaudière

Les chutes Chaudière. ca 1836-1842. Aquarelle avec raclage sur crayon sur papier vélin. Bainbrigge, Philip John, 1817-1881. BAC- MIKAN no. 2896083.
Les chutes Chaudière.
ca 1836-1842.
Aquarelle avec raclage sur crayon sur papier vélin.
Bainbrigge, Philip John, 1817-1881.
BAC- MIKAN no. 2896083.

Chutes Chaudière

Chutes Chaudière. Juillet 1838. Aquarelle avec raclage sur crayon sur papier vélin. Bainbrigge, Philip John, 1817-1881. BAC- MIKAN no. 2896137.
Chutes Chaudière.
Juillet 1838.
Aquarelle avec raclage sur crayon sur papier vélin.
Bainbrigge, Philip John, 1817-1881.
BAC- MIKAN no. 2896137.

Entrée du canal Rideau, Bytown, vers 1838

Entrée du canal Rideau, Bytown, vers 1838. Aquarelle sur crayon sur papier vélin. Bainbrigge, Philip John, 1817-1881. BAC -MIKAN no. 2896304.
Entrée du canal Rideau, Bytown, vers 1838.
Aquarelle sur crayon sur papier vélin.
Bainbrigge, Philip John, 1817-1881.
BAC -MIKAN no. 2896304.

 Gros radeau sur le fleuve Saint-Laurent.

Gros radeau sur le fleuve Saint-Laurent. 1838. Aquarelle avec touches d'encre noire et raclage sur crayon sur papier vélin.  Bainbrigge, Philip John, 1817-1881. BAC- MIKAN no. 2896090.
Gros radeau sur le fleuve Saint-Laurent.
1838.
Aquarelle avec touches d’encre noire et raclage sur crayon sur papier vélin.
Bainbrigge, Philip John, 1817-1881.
BAC- MIKAN no. 2896090.

Le cap Diamant, la pointe Lévis et la Citadelle de Québec depuis l’Anse-aux-Foulons

Le cap Diamant, la pointe Lévis et la Citadelle de Québec depuis l'Anse-aux-Foulons. ca 1838. Aquarelle sur crayon sur papier vélin. Bainbrigge, Philip John, 1817-1881. BAC- MIKAN no. 2897743.
Le cap Diamant, la pointe Lévis et la Citadelle de Québec depuis l’Anse-aux-Foulons.
ca 1838.
Aquarelle sur crayon sur papier vélin.
Bainbrigge, Philip John, 1817-1881.
BAC- MIKAN no. 2897743.

[1] France Saint-Jean. Images du patriote : Objets commémoratifs, intentions variables. Thèse présentée comme exigence partielle du doctorat interuniversitaire en histoire de l’art, Université du Québec à Montréal, Janvier 2009, p. 62.

[2] Ibid.

L’hôtel British d’Aylmer

L’hôtel British d’Aylmer

Le secteur Aylmer de la ville de Gatineau compte de nombreux bâtiments historiques qui comme l’hôtel British, ont vu évoluer de près l’histoire de la région de la capitale fédérale. Ses propriétaires sont du groupe de bâtisseurs du village. Aylmer est aussi le lieu où s’installe l’élite régionale qui a des liens étroits avec la bourgeoisie marchande de Montréal, de Québec et de la Grande-Bretagne pendant une bonne partie du 19e siècle. Incorporé en 1847, le village devient rapidement la plaque tournante du transport en bateau-vapeur sur la rivière des Outaouais. Les voyageurs en transit vers le nord-ouest s’arrêtent aux chutes de la Chaudière. Un service de diligences accueille les passagers des vapeurs en transit vers le Nord-ouest canadien. Les diligences empruntent le chemin macadamisé jusqu’au lac Deschênes conduisant les passagers vers le confort des hôtels d’Aylmer. Rafraîchis après une soirée dans le luxueux hôtel British ou un autre établissement hôtelier du village, ils embarquent sur un vapeur au débarcadère Symmes pour poursuivre leur voyage sur l’Outaouais supérieur.

Sketch of the British Hotel in Aylmer, Quebec 71, rue Principale Built by Robert Conroy in 1834 Drawing Source: National Capital Commission Heritage, page 37
Sketch of the British Hotel in Aylmer, Quebec
71, rue Principale Gatineau
Construit par Robert Conroy en 1834
Source : Patrimoine de la Commission de la capitale nationale du Canada,
page 37

Robert Conroy fait construire l’hôtel British en 1834[1], étant ainsi l’un des plus anciens bâtiments historiques de la ville de Gatineau.  L’hôtel ouvre ses portes en 1841 en plus de loger la famille de Robert Conroy et Mary McConnell. L’architecture de l’hôtel British est réfléchie. Les murs de plus d’un mètre d’épaisseur protègent efficacement contre le froid hivernal. « On rapporte qu’aucun autre hôtel ne pouvait se comparer au Canada, à l’époque ; Bytown (Ottawa) n’avait alors qu’une simple cabane en bois rond comme hôtel, près du pont des Sapeurs [2] ». L’hôtel compte plusieurs bâtiments, dont l’auberge originale, l’ancienne résidence des Conroy et l’écurie en arrière. Le voyageur bénéficie ainsi des services de location de chevaux et de voitures à l’écurie de l’hôtel. En fait, l’ensemble du bâtiment est le plus ancien hôtel canadien exploité à l’ouest de Montréal[3].

Les propriétaires Robert Conroy et son épouse Mary McConnell y vivent jusqu’en 1847. Une section de l’hôtel a longtemps servi de résidence personnelle. La famille Conroy aménage à côté de leur hôtel ce qui amène probablement les recenseurs à inscrire la famille comme des résidents de l’hôtel en 1851. Ce recensement indique que Robert Conroy est originaire d’Irlande et qu’il est l’époux de Mary McConnell, née dans la région. Elle est la fille de William McConnell, un des grands propriétaires terriens et exploitants de fourrure et de bois du canton de Hull. William McConnell est un des associés de Philemon Wright. Lui et ses deux frères, James et Georges, se sont établis à l’ouest des chutes de la Chaudière le long des deux premiers rangs du canton de Hull. Ils sont aussi les seuls du groupe d’associés à Wright à ne pas être originaires des États-Unis. Les Conroy se joignent à l’élite locale et investissent dans la construction d’un moulin à farine fonctionnant à la vapeur, le Aylmer Bakery. Cette association avec l’élite amène Robert Conroy à devenir l’hôtelier le plus prospère et à partir de 1850, un marchand de l’industrie du bois des plus imposants de la région.

Le recensement de 1851 mentionne aussi que la famille Conroy vit toujours à l’hôtel avec leurs six enfants âgés entre 2 et 13 ans (James, Elenor, Maria, Robert, Charlotte, William). La famille compte plusieurs employés. Il y a la jeune gouvernante écossaise, Jane Gibb, qui est chargée des enfants. Les autres résidents de l’hôtel sont tous des employés de la famille Conroy sauf pour Georges S. Carter qui y installe son étude d’avocat en 1844. Les Conroy ont à leur service les servants Pat Kelly, un Irlandais catholique, Sam Bell, un irlandais presbytérien et Bridget Lynch, Ann Connelly, deux Irlandaises catholiques. Elisabeth Lowe est la seule employée d’origine américaine et le recensement indique aussi qu’elle est noire. L’entretien de l’hôtel revient aux journaliers Owen Sullivan, un irlandais catholique, Georges Cunningham, un irlandais n’affirmant pas sa religion et monsieur Fletchard, anglican anglais. Le recensement indique que le commis est un jeune Canadien catholique de 24 ans dénommé J. W. Carr.

L’hôtel devient rapidement un haut lieu d’activités et de festivités. Les premières élections municipales à Aylmer sont tenues à l’hôtel en 1847. « Et on prétend même qu’Aylmer aura été la première municipalité à connaitre des élections démocratiques au sein de l’Empire britannique, en dehors de la mère patrie » (Bégin, 1997 : 29). L’hôtel sert à la fois de salle d’assemblée au premier conseil municipal et en 1871, de Cour supérieure du district de l’Ottawa. Il s’y organise les réunions au sujet de la construction du premier chemin macadamisé à l’ouest de Montréal à partir du pont de l’Union aux chutes des Chaudières (Chemin d’Aylmer aujourd’hui). Un comité y prépare aussi la mise en candidature pour obtenir le nom d’Ottawa afin d’accueillir l’Assemblée législative permanente du Canada-Uni. Les francs-maçons de la région s’y réunissent. L’hôtel sert tantôt d’église et d’école.

Les festivités y sont aussi nombreuses. On y célèbre en toute élégance la naissance du Prince de Galles, le futur roi Édouard VII, en 1842. Plus tard, ce dernier vient d’ailleurs prononcer un discours du haut de la véranda de l’hôtel British en 1860. Le prince de Galles est alors en visite dans la région pour poser la première pierre de l’édifice du parlement d’Ottawa. L’hôtel a une élégante et vaste salle aménagée pour les bals et les fêtes. Il y a aussi une salle de billard équipée de tables luxueuses. La salle à manger invite les convives à une des grandes tables de la région offrant des vins, spiritueux et cidres d’excellentes qualités.

Il y a peu de registres de l’hôtel qui ont survécu jusqu’à ce jour. Il est alors difficile de connaitre l’historique des occupants de ce vieux bâtiment de l’inventaire immobilier de la famille Conroy. Robert Conroy opère l’hôtel jusqu’à son décès en 1868. Son épouse Mary prend la relève jusqu’en 1887. Elle saura enchantée de sa voix ses invités lors d’une soirée mondaine où s’annoncent joyeusement les résultats des élections fédérales le 18 septembre 1878. Le maître de cérémonie, révérend Robinson, annonce que John Alexander Macdonald est élu. « Tout le monde a applaudi chaudement l’annonce[4] ». Il n’y a aucune trace des transactions à l’hôtel pendant que les premiers propriétaires gèrent l’hôtel British. Le couple loue leurs opérations hôtelières à partir de 1850 voulant se concentrer davantage dans le commerce du bois et l’exploitation de leur ferme aux rapides de Deschênes. L’hôtel demeure toutefois un bien de la famille Conroy jusqu’en 1902.

L'hôtel British d'Aylmer Source BAnQ
L’hôtel British d’Aylmer
Source BAnQ

Les seuls registres à avoir survécu datent de 1893 à 1896. Le bien est alors de l’inventaire immobilier de William Jackson Conroy et son frère Robert Hugues. Elisabeth Grant gère l’hôtel. Les registres comptent des entrées intéressantes. Cependant, l’hôtel a toujours été reconnu pour le service offert aux grandes personnalités politiques canadiennes. Plusieurs rumeurs persistent au sujet de ce lieu de rencontre de l’élite canadienne. Pierre-Louis Lapointe rapporte que lors de la veille funérailles de Robert Conroy en 1868, quatre étrangers très nerveux se sont introduits en cours de soirée. Ce soir-là coïncide avec le premier assassinat d’un politicien au Canada, Thomas D’Arcy McGee. La rumeur court dans la famille Conroy que ces hommes étaient les assassins et qu’ils se sont présentés à Aylmer pour établir leur alibi. Un autre homme est accusé du meurtre malgré que plusieurs doutes persistent sur son innocence. Il est néanmoins  la dernière personne à être pendue au Canada. Les rumeurs maintiennent que les coupables étaient plutôt des révolutionnaires nationalistes irlandais Fénien menant une lutte armée contre la présence britannique en Amérique. Les légendes veulent aussi que John Alexander Macdonald ait siroté une bière à l’hôtel British d’Aylmer.

Autres que les mentions dans les journaux locaux et les rumeurs, c’est seulement les registres qui peuvent confirmer que l’hôtel British était un lieu d’influence et de rencontres des politiciens dans la région. Le registre de 1895 confirme que les trois filles et le fils de Charles Tupper aient séjourné à l’hôtel. Cette même année le premier ministre canadien, Makenzie Bowell, Sir Charles Tupper, son successeur, Sir Adolphe Caron comte de Westmeath de l’ambassade britannique aux États-Unis et Julius G. Lay  se sont aussi réunis à la British. Richard Bégin note qu’il est troublant de reconnaitre que le Parlement canadien traite à cette époque de la question des écoles du Manitoba qui devient l’une des crises les plus dommageables de l’histoire du Canada[5]. Il faut aussi rendre compte qu’à l’époque, Aylmer est très impliquée dans les discussions du projet de construction du canal de la baie Georgienne qui aurait maintenu son statut de plaque tournante du transport vers l’ouest du Canada à la suite de l’arrivée du chemin de fer dans la région.

Ainsi, en voyant la richesse des faits d’une seule série de registres, quelques articles dans les journaux de l’époque et des rumeurs qui se font toujours courir entourant les personnalités ayant fréquenté l’hôtel British, il ne peut se nier l’influence de l’élite d’Aylmer dans la construction du Canada contemporain. Nul ne peut se douter que ce bâtiment historique a souvent été au centre des activités sociopolitiques du 19e siècle. Et si seulement ces murs de plus de 160 ans d’histoire à Gatineau pouvaient parler…


[1] Gary Blair, Villes et villages de la région de la Capitale nationale, La Commission de la Capitale nationale, Ottawa, 1975, 56 pages.

[2] Richard M. Bégin, De l’auberge Conroy à l’hôtel British, Association du patrimoine d’Aylmer, Gatineau, 1993, page 26.

[3] Répertoire du patrimoine culturel du Québec, hôtel British, Ministère de la culture et de la communication du Québec, Québec. (Consulté le 28 juin 2013). 

[4] Cité de Promenade Concert at Aylmer dans l’Ottawa Citizen du 18 septembre dans Richard M. Bégin De l’auberge Conroy à l’hôtel British, p. 43.

[5] Richard M. Bégin, De l’auberge Conroy à l’hôtel British,  p.44.

Autres références :

Richard Bégin, L’hôtel British d’Aylmer : au coeur de l’histoire de la Vallée de l’Outaouais, Histoire Québec, Novembre 2004, Volume 10, Numéro 2,
http://www.erudit.org/feuilletage/index.html?hq1056841.hq1059863@44 (Consultés le 28 juin 2013)

Public archives of Canada, Microfilm, 1955, Recensements- 1851, Number 16, sheet Recensement personnel – District de recensement, no 1, de of village Aylmer 31,

Feuille 1 – http://www.collectionscanada.gc.ca/base-de-donnees/recensement-1851/001005-119.02-f.php?&sisn_id_nbr=28658&page_id_nbr=15955&interval=20&&f=jpg&PHPSESSID=9mtc7ce1k078ajp6oj3rc3mdv1

Public Archives of Canada,  Microfilm, 1955, Recensements- 1851, Number 16, sheet Recensement personnel – District de recensement, no 1, de of village Aylmer   31
Public Archives of Canada,
Microfilm, 1955, Recensements- 1851, Number 16, sheet
Recensement personnel – District de recensement, no 1, de of village Aylmer 31

Feuille 2 / Feuille 3- http://www.collectionscanada.gc.ca/base-de-donnees/recensement-1851/001005-119.02-f.php&sisn_id_nbr=28658&page_id_nbr=15956&interval=20&&f=jpg&PHPSESSID=9mtc7ce1k078ajp6oj3rc3mdv1

e002309834-feuilles 2-3- Recensement 1851

Valeur patrimoniale de l’hôtel British

Aylmer d’Antan, Partie 1, Cybermagazine Patrimone de l’Outaouais.

Hôtel British, Répertoire du patrimoine culturel du Québec, Ministère de la Culture et des communications du Québec.

Voir aussi dans ce répertoire : Robert Conroy, Maison Robert-ConroyMaison Conroy-McDonald

Patrimoine, Secteur Aylmer, Ville de Gatineau

Hôtel British, Fonds et collection du Patrimoine de Gatineau.

L’hôtel British dans les médias

L’hôtel British est de nouveau au centre des discussions politiques ce printemps. Les travaux de rénovation et de mise en valeur du patrimoine a soulevé toute une polémique politique chez des élus municipaux. Voici quelques articles tirés du journal Le Droit traitant de l’hôtel British en juin dernier.

17 juin 2013, Le British Hôtel «dévisagé»Le chantier du British Hotel sera inspecté

19 juin 2013, British Hotel: mise en demeure contre le conseiller Riel

20 juin 2013, British Hotel: la démolition était conforme 

21 juin 2013, British Hotel: Riel reconnaît certaines fautes

Sur les traces des cartes anciennes pour percer les mystères de la “Maison Grise” à Deschênes

Sur les traces des cartes anciennes pour percer les mystères de la “Maison Grise” à Deschênes

La plus vieille maison du secteur Deschênes se trouve au 84, chemin Vanier, Gatineau. L’emplacement de la maison est difficile à retracer à partir de son numéro actuel de cadastre 3115286 sur le Registre foncier du Québec en ligne(1). Habituellement, c’est à partir de ce numéro que l’on peut retracer l’historique des propriétaires et des occupants d’un bien immobilier. « Selon le système de la publicité foncière, toute transaction immobilière devient publique par son inscription dans le Registre foncier du Québec »(2). Il demeure que le registre foncier arrête les inscriptions de la propriété du 84 Vanier sur le lot 15-a en 1901. Les traces du bâtiment ne sont pas perceptibles, et il n’y a aucune référence nous laissant croire que la maison grise existe cette année-là. D’autant plus, les numéros de cadastre ne réfèrent pas au 84, chemin Vanier. Il reste aussi de voir  à trouver le lot 15-a, rang 1 sur une carte du canton de Hull pour en apprendre à son sujet.

Mystérieuse maison à la porte d’entrée d’un ancien village industriel à Gatineau

Ces mystères sur les listes d’enregistrement foncier conduisent à poursuivre les recherches sur les origines de ce vieux bâtiment. Les débuts du lot 15 soulèvent à son tour de nombreux litiges dû au système d’enregistrement foncier du 19e siècle. Il faut admettre que la recherche des titres fonciers de la maison suit des pistes d’investigation très intéressantes mais n’offre jamais de réponse concrète sur les premiers propriétaires de cette maison mystère à la porte de l’ancien village de Deschênes à Gatineau. Les titres d’enregistrement nous amène au lot surnommé le R & W Conroy Homestead à l’ouest des rapides Deschênes et il est occupée par des industries et au nord, il y a la ferme laitière prospère de Mary Conroy. Le lot 15-a sur lequel est construit la maison grise selon le registre foncier fait alors partie de l’héritage immobilier des Conroy d’Aylmer.

La 1re génération McConnell à l’ouest de la Chaudière

L’historique du lot 15, rang 1 du canton de Hull retourne aux marchands de fourrure et à l’établissement des associés dans le canton de Hull en 1802. James McConnell obtient un bail de concession sur ce lot de 200 acres au 1er rang lorsqu’il s’associe à Philemon Wright. L’histoire de la première génération McConnell à Deschênes et les mystères de la maison au 84, chemin Vanier demandent de faire un grand usage des cartes et des plans anciens du 19e siècle. Le lot 15 est situé au bas de la carte sur la rive nord de l’Outaouais. Le rectangle l’identifiant porte une couleur grise.

Les cantons sur la
BAnQ,
A Plan of the New Townships on the Grand or Ottawa River, Joseph Bouchette, 1815, Numéro d’identification : 2663014, cartothèque, Centre d’archives de Montréal.

Origines des lots 15-a et 15-b

C’est en voyant à retracer l’historique de ce vieux bâtiment longtemps teint en gris d’où son surnom maison grise que les intrigues à son sujet se multiplient. Cette propriété foncière nous plonge dans une quête pour trouver des preuves écrites relatant sur les origines du bâtiment. L’enquête oblige à observer minutieusement un grand nombre de cartes pour suivre l’évolution des subdivisions du lot 15 au 19e siècle et les numéros de cadastre au 20e siècle.

Maison grise avant les rénovations de 2010-2012, Collection Lisa Mibach, Association des résidents de Deschênes, Gatineau.
Maison grise avant les rénovations de 2010-2012,
Collection Lisa Mibach,
Association des résidents de Deschênes, Gatineau.

 

La première subdivision d’une terre du clergé au rapide Deschênes

L’histoire de la maison grise relate l’histoire d’un bien foncier inscrit de façon obscure dans l’Inventaire après décès de Robert Conroy et de Mary McConnell. Le lot 15, rang 1 se trouve à la limite sud du canton au rapide Deschênes. Il est entrecoupé des chemins Vanier et Aylmer. Le chemin Vanier mène à cette pointe de terre bien discrète entre Aylmer et Hull au rapide Deschênes. Le chemin Vanier relie aussi les collines de la Gatineau au nord à la rivière des Outaouais au sud du rang 1 sur le lot 15. Ce chemin vient aussi qu’à partager le lot 15-a du lot 15-b. Quant au rapide, il lie physiquement le canton de Nepean et à celui de Hull. Le lot est alors sur la frontière politico-économique des Canadas du 19e siècle. Il est aussi une terre du clergé selon les plans de Joseph Bouchette (ci-dessus) et de Theodore Davies (ci-dessous). La carte de Davies témoigne que le lot est partagé en deux. La subdivision est soulignée en jaune sur cette copie de la BAnQ. William McConnell vend le lot 15-a à sa fille Mary et à son époux à peu de frais(3).

Établissement du canton de Hull
BAnQ,
Plan of part of the Township of Hull situated on the northerly side of the Ottawa River in the Province of Lower Canada.
Théodore Davis – 1802
Fonds Ministère des Terres et Forêts;
Cote: E21,S555,SS1,SSS1,PH.17A,
Cartothèque,
Centre d’archives de Montréal.

Les cadastres, les lots et l’enregistrement foncier au Québec

Les cadastres posent problème pour retracer l’historique de la maison grise. Son numéro de cadastre nous amène au lot 15-a, rang 1 du canton de Hull et dans la réalité, il se découvre que le 84, chemin Vanier est réellement sur le lot 15-b. Ainsi le registre foncier du Québec ne retrace pas les premiers propriétaires du 84, chemin Vanier. D’autant plus, la liste d’enregistrement foncier obtenu à la Commission de la capitale nationale (CCN) indique que le 84, Vanier est enregistré originalement aux lots 15-a (James McConnell) et 15-b (Charles Dewey Day).

Au fil du temps, le bâtiment en arrive à être situé sur le  lot 15-b-142.  « Les Conroy vendirent les premiers lots du village au cours des années 1880"(4). Il y a des traces montrant que le lot 15-b est subdivisé en premier et s’introduisent alors les cadastres 74 et 42 entre 1884 et1887(4). Alors, l’origine exacte de cette maison ne peut toujours pas être confirmée. Il n’y a pas de plans cadastraux appropriés pour définir davantage le lot 15-b 142 selon l’énoncé historique de Michelle Guitard (5).

Témoignage de Mrs Guy Routliffe sur le Bâtisseur de la maison, 1973

Cependant, il y a le témoignage de Madame Guy Routliffe qui parle des origines de la maison grise. Ce témoignage en dit long sur les difficultés d’identification des bâtiments sur leur lot à Deschênes.

« In October, 1926, I went to live with my husband and his mother at 29 Main Street, Deschênes (aujourd’hui le 84, chemin Vanier). The houses in the village had been numbered by an Ottawa department store for the convenience of their delivery men. Before we left in 1949, a more systematic numbering system was set up, and I believe the number is now 77 ».

« We lived with Mrs Valentine Routliffe until her death in 1935, and continued to live in the house until the end of 1949. A year later, Guy (Routliffe Sr) sold the house to Mr. Seguin from Hull».

« Guy’s father, Valentine Routliffe built the house about 1881. It was of excellent workmanship and material, massive, straight, and strong, with large rooms. It must be one of the oldest buildings in the village. Mr. Seguin converted it to a duplex, dividing the rooms and removing the veranda: it looks quite different now, inside and out ».

Communauté chrétienne Saint-Médard, 50, Programme Souvenir 1923-1973, Dimanche le 10 juin, 1973, Deschênes (Québec), page 20.

Énigmes derrière un numéro de cadastre : Authentification de 1903

En 1901, le lot 15-a fait partie d’un litige juridique et financier. Le 84, chemin Vanier est alors de l’inventaire immobilier de la famille Conroy à Deschênes. Une grande part du lot 15-a est vendue à Louis Simpson de la Bank of Ottawa, mais il n’y a aucune trace qui nous permet de confirmer le propriétaire du lot 142 sur le 15-b. On peut percevoir le nom Routliffe dans l’enchaînement des transactions. Le suivi de ces transactions foncières et les actes notariés gagnent en authenticité lorsqu’on regarde attentivement le plan d’assurance-incendie Goad de 1903 où la présence du bâtiment historique se prouve sur Hull & Vicinitiesfeuille 200, village Deschènes. La présence est authentifiée, mais il n’y a aucune trace nous permettant d’identifier son lot avec certitude à cette date.

Deschènes Quebec, Feuille 200, Hull & Vicinity, Que Plan d'assurance-incendie Goad 1903-1908 Bibliothèque et Archives Canada, No MIKAN 3823774
Deschènes Quebec, Feuille 200,
Hull & Vicinity, Que
Plan d’assurance-incendie Goad 1903-1908
Bibliothèque et Archives Canada,
No MIKAN 3823774

De plus, malgré cette présence sur la carte de 1903, une autre carte tracée en 1904 pour le rôle d’évaluation municipale ne montre pas notre maison mystère. Cette absence pose alors un autre problème d’authentification du numéro de cadastre du lot sur lequel est construite la maison.  Il est difficile d’affirmer qui sont les occupants de la maison à la fin du 19e siècle et au début du 20e, car sans le numéro de cadastre de l’époque, il n’est pas possible d’utiliser le registre d’évaluation municipale. Ce registre dresse la liste des occupants et des propriétaires des lots de la municipalité. Cette information n’est pas accessible sans avoir le numéro de cadastre de la maison grise au début du 20e siècle. Est-il alors possible que cette maison est exemptée des taxes municipales ? Rappelons que  le rôle d’évaluation sert à fixer le montant des taxes à payer pour la propriété.

Que dire d’une source de revenu supplémentaire sur un lot industrialisé ?

Divers documents légaux trouvés dans le Fonds P154 de la famille Conroy décrivent vaguement le lot 142 près des rails de la Hull Electric Company et de la Canadien Pacifique. Le vocabulaire est vague, et il porte à confusion dans les différents documents écrits. Les bâtiments sont sommairement décrits par des qualitatifs qui ajoutent à la confusion. Les mots  Store et Garden posent d’ailleurs des problèmes d’identification des bâtiments dans les différents documents légaux de la famille Conroy. Ces mots sont nombreuses fois utilisés avec des descriptions variées d’un document à l’autre.

Le Store est une des raisons des premiers litiges sur le lot 15. Il mène originalement à une discorde  entre les associés McConnell du canton de Hull et le marchand de fourrure Ithamar Day, anciennement de la Compagnie du Nord-Ouest. Le partenaire de ce dernier, Murdoch McGillivray, témoigne que le Store est le magasin McGillivray & Day depuis 1821. Le Store était à une certaine époque un poste de traite. Ce bâtiment est identifié près des rapides sur une carte ancienne tracée en 1821. McGillivray est l’ancien partenaire d’affaire d’Ithamar Day, et il vit à Nepean sur la rive sud de l’Outaouais. Il a toujours des intérêts qui lui reviennent pour son partenariat avec Ithamar Day. McGillivray change son témoignage dans la pétition de 1857 qui l’oppose aux McConnell-Conroy (7). Il revendique ses droits sur le Store. Cet établissement commercial est aussi mentionné dans l’inventaire après décès de Robert Conroy (8).  Cependant dans l’inventaire après décès de Mrs Robert Conroy, le Store se trouve subitement sur le lot 14.

Garden est un autre mot qui alimente les mystères de la maison grise. Il est répété à plusieurs reprises dans les inventaires après décès de Robert Conroy et Mary McConnell ainsi que dans l’acte notarié de l’affaire de faillite des entreprises R&W Conroy en 1901. Le terme Garden est couramment utilisé par la bourgeoisie marchande dans les actes notariés du 19e siècle. Ce mot est fréquemment utilisé pour décrire une terre spéculative. Dans l’inventaire après décès de Robert Conroy, le Garden comprend un vaste espace de 200 acres situé près des rapides de Deschênes. Le 200 acres est souligné malgré qu’en 1857, l’acte notarié mentionne que le lot 15-a est de 89 acres. Le Garden représente-t-il alors les terres industrielles de cette famille bourgeoise d’Aylmer. En 1901, le notaire des entreprises R & W Conroy localise le Garden à la limite d’une clôture sur une terre cédée au Canadien Pacifique près de la maison sur le Homestead (9). L’acte notarié explique que le Garden est une terre compromise et à risque. On demande à plusieurs reprises de voir et de maintenir ses droits de propriété des Gardens dans les actes notariés des Conroy. Ce terme est aussi à la source de divers malentendus du patrimoine immobilier sur le R&W Conroy Homestead (10). Au début du 20e siècle, le Garden se limite au sud des voies ferrées.

La quête pour l’identification d’un simple numéro de cadastre témoigne heureusement d’un grand pan de l’histoire de Gatineau. Les nombreuses cartes, les actes notariées, les listes d’enregistrement fonciers et les rôles d’évaluation municipaux ne nous permettent toujours pas d’authentifier les premiers propriétaires de la maison grise. Sans cette connaissance, le 84, chemin Vanier ne peut avoir un nom qui immortalise son passé dans le village de Deschênes et qui détermine avec certitude ses origines.

Les grands pins disparus de la pointe Deschênes,Collection Lisa Mibach, octobre 2012
Les grands pins disparus de la pointe Deschênes,
Collection Lisa Mibach, octobre 2012

Mémoire immatérielle et le patrimoine immobilier caché à la maison au 84, Vanier

Alors, résumons l’histoire cachée sous le bâtiment historique au 84, chemin Vanier.

Originalement, le lot 15, rang 1 du canton de Hull est une terre concédée à James McConnell. Il la loue à sous-bail à Ithamar Day, un marchand de fourrure indépendant de l’ancienne Compagnie du Nord-Ouest (CNO). Un litige s’amorce avec une pétition pour une demande de concession des terres. Ces pétitions sont une série de documents composés de témoignages et de plans d’arpentage. Elles permettent de voir aux étapes et aux démarches nécessaires à l’obtention des lettres patentes qui est en soi un acte de concession à un individu émis par la Commission des terres de la Couronne. dans le cas de la terre du clergé au rapide Deschênes, le lot 15 est subdivisé en deux. La Couronne cède les droit à chacun des pétitionnaires. Pour arriver à faire valoir leur droit de propriété, ils déposent une pétition témoignant de leurs démarches de la mise en valeur et démontrant qu’ils occupent les lieux.  Il demeure que malgré la lettre patente émise en 1836, le litige du lot 15 revient à chaque génération de la famille McConnell-Conroy au 19e siècle comme le prouve les documents écrits du Fonds P 154 de la famille Conroy.

À l’émission de la lettre patente, il est spécifié que le lot 15-a (partie est) revient à James McConnell et que le lot 15-b (partie ouest) appartient à Charles Dewey Day dont son père Ithamar a mis valeur et développé au début du 19e siècle. Les lettres patentes pour les lots 15- et 15-b sont obtenus en 1836 au creux de la Guerre des Shiners et au début des troubles du Bas-Canada. La lettre patente de Charles Dewey Day est signée par le  le Gouverneur Gosford. Celle de James McConnell est signée par le Commissaire des terres du clergé et aucune copie signée du gouverneur n’a encore été trouvée.

Des origines du lot 15, il peut se comprendre que McConnell est aussi un marchand de fourrure indépendant anciennement de la CNO (Newton, 1991 :22-23). Il revendique l’occupation d’Ithamar Day sur son lot disant qu’il n’a jamais eu sa permission de le développer. Il y a aussi Ithamar Day revendiquant l’établissement d’un poste de traite, d’une ferme, des scieries et d’un moulin à foulon au rapide de Deschênes. Le magasin McGillivray & Day est sur ce lot. Ithamar Day quitte la région en 1832, laissant à son fils Charles Dewey le soin de poursuivre le long processus de concession des terres.

Ce processus se complexifie quand Mary McConnell (Madame Robert Conroy) achète de son père William le lot 15-a pour 5 shillings. La famille McConnell-Conroy d’Aylmer vient qu’à obtenir les droits de propriété sur le lot 15-a en 1857 malgré que l’achat date de 1851. Ce lot devient le côté industriel de Deschênes.  Leur principal témoin des McConnell est Charles Symmes, fondateur d’Aylmer et marchand-fournisseur pour la Compagnie de la Baie d’Hudson sur l’Outaouais supérieur. Ce couple vient qu’à acquérir le lot 15-b qui longe le côté ouest de la rue Principale (chemin Vanier). C’est de ce côté que viennent s’installer un grand nombre d’ouvrier travaillant aux Deschênes Mills. Au décès de son époux en 1868, Mary Conroy gère le bien foncier familial avec son fils aîné, James qui vient qu’à s’installer au Manitoba et plus tard au Colorado avec son épouse Emily McConnell. Ses fils Robert Hughes et William Jackson moderniseront les industries de Deschênes et introduiront l’hydroélectricité en Outaouais en plus des tramways de la Hull Electric Company.

Mrs Robert Conroy devient propriétaire des deux lots 15 en plus du lot 14 et 16. Les droits sur McGillivray & Day Store reviennent aussi la hanter et d’autres cas litigieux qui l’amènent à écrire des lettres personnels à différents députés à l’Assemblée nationale et à la Chambre des communes. Il se perçoit alors que cette propriété comporte toujours certains litiges. De plus, elle fait de nouveau affaire avec cet ancien marchand de fourrure comme le témoignent les Inventaires après décès de Monsieur et Madame Conroy. Il demeure que sur le tracé du chemin de fer de la Pontiac & Pacific Junction Railway Company de 1888, c’est le nom Mrs Robert Conroy qui paraît sur l’ensemble des lots sur lesquels s’élèvent à Deschènes Mills sur le R&W Conroy’s Homestead près des rapides. Son fils, Robert Hugues Conroy, maintient son barreau malgré qu’il ne pratique pas le droit depuis sa graduation de McGill. Il défend une cause litigieuse entourant les biens fonciers des Conroy jusqu’à sa mort au début du 20e siècle.

Mystères du 84, chemin Vanier

De retour à la maison au 84, chemin Vanier, il est étonnant qu’elles soulèvent autant de questions sans pour autant être en moyen d’y répondre. Les mystères soulèvent de nombreuses pistes d’investigation au sujet de ce vieux bâtiment.

  • Premièrement, est-elle cet ancien magasin McGillivray & Day Store à la limite du chemin Vanier comme l’affirme Murdoch McGillivray dans son témoignage en 1857 l’opposant à la famille Conroy ?
  • La maison grise est-elle construite en prévision de l’arrivée du chemin de fer en 1879 ou des tramways en 1896?
  • Alors son bâtisseur ne serait-il pas tout autre que Monsieur Routliffe d’Aylmer, mais qui en serait le propriétaire ?
  • Et si elle est construite en 1878 comme l’affirme la ville de Gatineau, serait-elle intégrée au bien immobilier des industries se préparant aussi à accueillir le chemin de fer près à leurs usines en 1879 ?
  • Est-elle construite comme siège social de la Hull Electric Company à Deschênes ?
  • Et quelles sont les relations entre les femmes et les biens fonciers en territoire de colonisation au 19e siècle ? Il est fascinant de découvrir les liens que peuvent entretenir Marie McConnell (15-a) et Charles Dewey Day (15-b) dans cette affaire d’enregistrement foncier entre 1850-1857. Rappelons que Charles Dewey Day est un acteur important dans la mise en place de la législation sur l’enregistrement foncier en 1841, et qu’il est l’unique codificateur du droit de commerce du Code civil du Bas-Canada de 1866.

Le patrimoine immobilier de Gatineau et le 84, chemin Vanier

Toujours est-il, que cette maison n’est pas citée et elle ne fait pas partie du patrimoine immobilier de Gatineau. Elle n’a aucune protection. Pourtant, les recherches en cours démontrent que la maison remonte à une autre histoire des débuts de Gatineau au rang 1 du canton de Hull.

À son sujet, Manon Leroux explique que « (…) au no 84, chemin Vanier, une vieille maison de bois sur laquelle des recherches sont en cours. Elle daterait peut-être de 1860 (et serait la plus ancienne du secteur) et pourrait être liée aux Conroy. Les dernières rénovations ont altéré son aspect historique »

Source : Manon Leroux, L’Autre Outaouais, Guide de découverte du patrimoine, Société Pièce sur Pièce, Gatineau (Québec),2012, p. 122.

Plus de 200 ans d’histoire au pied de la maison du 84, chemin Vanier

  • Retenu comme bâtiment historique (1975, Parc Canada) et (1982, CCN)
  • Traite des fourrures et les marchands de l’Outaouais
  • L’établissement du canton de Hull sur le premier rang
  • Histoire des premiers associés du canton de Hull (Famille McConnell)
  • Essor industriel à Gatineau (Deschênes est le deuxième lieu industriel en importance dans le canton de Hull en 1903)
  • Essor du réseau de transport en Outaouais, première route nord-sud de l’Outaouais, les Entreprises Conroy et le R & W Conroy Homestead
  • Histoire du droit foncier au Québec en Charles Dewey Day et Mary McConnell-Conroy
  • Histoire des femmes pionnières en Outaouais en Mary McConnell-Conroy
  • Les premières familles du village de Deschênes

Alors, continuons à partager sur ce vieux bâtiment qui est inscrit sur la liste des bâtiments historiques inventoriés par Parc Canada et de la Commission de la capitale nationale du Canada. Il ne reste qu’à faire valoir sa teneur dans l’histoire du Québec et l’histoire de la ville de Gatineau afin qu’elle soit protégée et qu’elle fasse partie du patrimoine immobilier de la région. Cette maison risque de disparaître ainsi que la mémoire immatérielle qui maintient vivante son histoire…

Ainsi, l’étude des cartes anciennes et d’actes notariés a été essentielle pour dresser un historique d’un vieux bâtiment litigieux dont on ne veut pas trop révéler de son histoire… Toutes les pistes ont été revues à plusieurs reprises. Il manque toujours ce document mystère qui pourrait confirmer avec exactitude sa valeur patrimoniale et surtout, son premier propriétaire. La maison grise demeure toujours une énigme à résoudre aujourd’hui. Une étude archéologique des lieux pourrait aussi confirmer la valeur patrimoniale de ce vieux bâtiment qui perd peu à peu ses airs anciens…

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La maison au 84, chemin Vanier à Gatineau, hiver 2000,
Gatineau, Association des résidents de Deschênes,
Collection Lisa Mibach, 2000.

Évolution des nationalismes au Québec

L’émergence de la conscience du canadianisme est un concept intéressant à analyser pour saisir le processus par lequel le nationalisme a construit la nation dans l’imaginaire collectif au Québec. À ce niveau, il devient évident que le terme « nation canadienne » pose problème au lecteur qui cherche à comprendre les nationalismes au Québec. L’évolution du sens de la nation canadienne pose un regard sur les enjeux avec lesquels se construit l’imaginaire collectif québécois. Le sens se différencie selon les périodes de l’histoire, les allégeances politiques et les divergences des idées de la communauté nationale canadienne. Le canadianisme a alors connu de nombreuses transformations politiques, territoriales, culturelles et idéologiques. Il demeure cependant issu des héritages nationalitaires français et britanniques dans un contexte nord-américain. Il est intéressant alors de voir à l’évolution de la nation canadienne afin de faire sens des mouvements d’émancipation nationaux au Québec. C’est au fil de son évolution qu’il est plus aisé de comprendre les voies par lesquels s’est tracé l’État-nation dans l’imaginaire québécois. Cette compréhension permet d’ailleurs d’entrevoir certaines caractéristiques de l’évolution de la question nationale au Canada.

Depuis ses débuts, la nation canadienne développe une conscience d’elle-même à un rythme semblable des États-nation européens modernes. Gellner l’associerait vraisemblablement à un « nationalisme libéral occidental classique »[1]. Les différences sociales et culturelles entre les détenteurs de pouvoir et la majorité qui n’en a pas sont évidentes au Bas-Canada[2]et au début de la modernisation au Québec. Le sens de la nation canadienne émerge d’une prise de conscience du colonialisme et de son contraire, le républicanisme dans une société adoptant le courant libéral dès le XIXe siècle. À cet égard, les nationalismes au Québec sont surtout un héritage hétéroclite d’idéaux parallèles, d’allégeances contradictoires, d’options mal emboitées et des identités en vrac[3]. Il est plus facile de cerner le nationalisme au Québec dans ses contradictions que dans son soi collectif. Il se propose alors de voir à l’évolution du nationalisme au Québec dans des périodes de transformation qui ont insufflé un sens nouveau à la nation canadienne : la période coloniale 1608-1838, la période de la formation de l’État-nation canadien 1838-1940 et la période de rupture et de recadrage des idéaux nationaux au Québec 1940-2011. Ces trois périodes se rapprochent davantage au processus évolutif de la formation des États-nation modernes.

La période coloniale de 1608 à 1838 permet de voir à l’émergence du sens de la nation et du nationalisme. Nous pouvons inclure ici l’influence du colonialisme français et britannique dans un contexte nord-américain pour saisir les origines de la nation canadienne. La Révolution américaine au sud des frontières coloniales a quant à elle éveillé les idées républicaines caractéristiques à la période. Il est alors permis d’entrevoir les fondements sur lesquels s’est construit le sens de la nation canadienne dans les provinces coloniales britanniques.

Les Rébellions sont l’amorce d’une période de transformation profonde du sens de la nation canadienne. 1838-1940 est une période de transformation marquante qui permet d’entrevoir les fondements de l’État canadien. Il s’en suit trois visions politiques du Canada : la confédération, la fédération ou la république[4]. D’un point de vue politique et économique, le fédéralisme est la voie sur lequel se crée le caractère binational canadien. Son système économique et politique viable lui assure progressivement l’autonomie nationale et éventuellement son indépendance de la Grande-Bretagne. La nation canadienne prend aussi sa forme ethnique et culturelle pendant cette période. Cette vision conservatrice de la nation canadienne-française transforme l’imaginaire collectif à une communauté de survivance. Le libéralisme demeure cependant l’élan idéologique et la voix populaire du nationalisme au Québec. C’est dans ce contexte que s’actualise l’identité canadienne-française née de l’idée de la coexistence de deux nations fondatrices unies pour former l’État-nation canadien.

La reprise économique de l’après-guerre crée une dynamique de rupture politique et culturelle[5] qui transforme le nationalisme. La période de 1940-2011 marque le début des manifestes demandant l’autonomie et des changements sociaux profonds au Québec. Le Québec affirme ses frontières et ses limites territoriales sous Duplessis. L’émancipation du projet souverainiste se radicalise avec le mouvement felquiste qui sème l’idée d’un changement social radical dans un Québec indépendant. Le mouvement d’indépendance ébranle la façon de percevoir la nation canadienne. À deux reprises, le parti Québécois offre à la masse populaire l’occasion de se prononcer sur la question nationale. Le nationalisme se transforme en un mouvement de fierté nationale. Il s’éloigne aussi du canadianisme. Le discours politique évolue au rythme de l’internationalisme et du multiculturalisme ambiant dans la société québécoise. La question nationale demeure de l’actualité. Elle porte maintenant sur des idéaux diffus de la nation tout en étant tiraillée avec le néolibéralisme et l’indépendance. Depuis le Refus global, les manifestes expriment cette volonté collective de renouveler la façon d’imaginer la nation québécoise[6]. Le nationalisme au Québec adresse maintenant directement la question nationale. Il importe alors d’avoir un regard sur le sens qu’on lui confère afin de reconnaître ses enjeux.

I- PÉRIODE COLONIALE 1608-1838 :

ÉMERGENCE DU NATIONALISME CANADIEN

Le retour aux origines du nationalisme canadien retrace une histoire classique de l’émergence des nations modernes au XIXe siècle. Il est alors intéressant d’ouvrir à l’approche comparative afin de saisir l’ampleur des enjeux caractérisant le nationalisme au Québec. Le canadianisme est un nationalisme qui s’intègre à l’histoire moderne de la formation des États-nations et qui le place rapidement dans sa  dimension internationale. L’intérêt pour le nationalisme canadien permet de voir ce qui a éveillé les différents nationalismes au Québec. Les mutations s’imprègnent de l’évolution des idées libérales et républicaines autant que conservatrices et révolutionnaires pour ensuite devenir un instrument de lutte sociale et de fierté nationale. En autres mots, l’évolution du nationalisme permet de suivre dans une perspective évolutive et comparative ce qui caractérise les nationalismes au Québec.

Prise de conscience coloniale : le canadianisme

La prise de conscience du canadianisme est présente dès la période coloniale. Elle émerge des relations qu’entretiennent les Canadiens avec leur mère patrie. L’idée de la nation canadienne est étroitement associée au peuplement français en Amérique du Nord, à la Cession et à l’amorce du processus de modernisation. Il demeure que « (l)a collectivité qui a été mise en place durant ce siècle et demi de colonisation était dans une large mesure un décalque de la métropole » (Bouchard, 85). Il s’établit cependant très tôt des différences et des particularités entre la colonie et la métropole. L’ethnonyme « canadien » fait son apparition dès 1660[7]. Il est d’usage fréquent pour désigner les habitants de la Nouvelle-France à la fin du régime français. Il est même avancé qu’« à la fin des années 1750, ce dernier (Bougainville) croyait en effet que le Canada donnerait naissance à des royaumes et à des républiques séparés de la France » (Bouchard, 89). Il y a peu de traces qui permettent de rapporter sur les débuts de l’influence des Lumières dans la société canadienne pendant le régime français en Amérique. Il se dénote par contre un attrait pour l’idée de la liberté qui est souvent incarné dans le coureur des bois et les explorateurs. Ces personnages mythiques représentent autant l’attrait de l’Amérique Française que les personnages guerriers et brigands canadiens friands de la liberté individuelle. L’agriculteur et la bravoure de la famille canadienne sont aussi des personnages qui retiennent l’attention particulière du clergé dans les écrits. Il s’installe une tradition de vouloir décrire le Canadien et la Canadienne. Cette tradition se poursuit à la suite de la Cession de la France[8].

Le libéralisme et l’émergence de la conscience du colonialisme

Une prise de conscience coloniale se manifeste davantage au tournant du XIXe siècle. Le mouvement de libéralisme politique qui souffle sur l’Europe atteint simultanément l’Atlantique nord-américain. Ce mouvement se manifeste d’abord aux États-Unis avec l’adoption d’une constitution fédérale en 1787, en France dès 1789 et en Angleterre, où le parlementarisme évolue vers un gouvernement responsable en 1832[9]. Le Bas-Canada s’inscrit dans ce mouvement libéral politique à caractère constitutionnel et nationalitaire.

Le mouvement libéral s’oppose à la souveraineté du monarque et à la domination étrangère. Les libéraux transfèrent la souveraineté nationale à l’État. Les militants revendiquent une souveraineté nationale qui se conçoit dans le cadre d’institutions parlementaires dont le fonctionnement est inscrit dans une constitution[10]. Ce mouvement politique se caractérise dans les discours des parlementaires et les grands débats oratoires. La laïcité, l’école et l’instruction publique font déjà partie des priorités politiques libérales basses-canadiennes. Les femmes participent au processus électif[11]. Les journaux de Montréal et de Québec témoignent de ces discours nationaux aux idées libérales et républicaines véhiculées dans la société canadienne. Nul ne peut alors nier que le libéralisme est bien vivant au Bas-Canada.

En Amérique, cette période est moins marquée politiquement par les questions culturelles. La bourgeoisie « créole[12] » des différentes origines revendique leur espace public et la part qui leur revient de pouvoir économique et politique. La Chambre d’assemblée devient surtout le centre des débats sur le statut du « sujet britannique », le partage du pouvoir politique et le contrôle des finances publiques. Le déséquilibre économique et social est rapidement associé aux préoccupations coloniales, car le courant libéral contribue à une prise de conscience des différences économiques et politiques interethniques dans la colonie.

Émergence d’une question nationale

L’idée libérale se développe en un caractère constitutionnel et nationaliste dès le début du XIXe siècle. Cette période est marquée par le passage du mercantilisme au libéralisme économique introduisant le capitalisme, l’industrialisation et l’urbanisation. Le contexte nord-américain a l’avantage de voir ses grands espaces vierges se moderniser et il se démontre ainsi concrètement de l’apport du progrès civilisationnel du libéralisme sur le territoire. Il demeure que la population anglophone[13] bénéficiant de son héritage britannique prend le contrôle administratif et économique de la colonie. Cette population occupe principalement les villes et en contrôle la majorité des commerces. Dès 1831, elle possède 40 % du territoire seigneurial tandis que l’armée britannique compte pour 28 % de la population de la ville de Québec[14]. La quotidienneté fait valoir que l’idéal libéral est réservé à la minorité linguistique anglophone et à tous ceux qui s’y soumettent. La libre concurrence économique est biaisée et elle avantage que la minorité étrangère privilégiée.

Le maintien des privilèges administratifs préoccupe les Bureaucrates qui sont les représentants politiques de la minorité anglophone du Bas-Canada. La montée des idées nationalistes et le courant libéral évoluent vers une telle situation que « le facteur national s’imposa de lui-même à la conscience collective » (Bellavance, 374). En autres mots, les inégalités ethniques imposent un regard collectif différencié dans des situations de tensions et d’impasses administratives et politiques. La montée du ton nationaliste dans les journaux de l’époque est un exemple de la virulence dialectique autour de la question nationale. La Chambre d’assemblée, quant à elle, maintient son discours libéral au Bas-Canada. Elle revendique davantage le partage du pouvoir et un meilleur contrôle de l’administration locale tout en manifestant son respect envers les institutions parlementaires britanniques.

La formation des groupes nationaux au Bas-Canada

Le républicanisme fait aussi partie de la réalité nord-américaine autant qu’européenne. La réussite économique, l’idée d’expansionnisme et la réussite apparente de la constitution américaine sont des facteurs d’attirance indéniables pour les politiciens du Bas-Canada. Le courant républicanisme partage l’opinion dans les débats politiques. Il se perçoit comme une des plus grandes réussites du parlementarisme britannique et du libéralisme par son affranchissement colonial. Ce mouvement de pensée n’est qu’une trahison impériale pour les fervents constitutionnalistes.

Le républicanisme entraîne aussi un fractionnement du nationalisme et de l’appartenance nationale. La montée du nationalisme dans les institutions politiques est facilement perceptible. Il se crée une dualité linguistique dans la Chambre d’assemblée du Bas-Canada où le parti canadien prend la voix politique canadienne-française et le parti Bureaucrate représente les communautés minoritaires de langue anglaise. Un mouvement constitutionnaliste se forme dans l’optique de conserver les privilèges politiques garantis dans la loi parlementaire britannique. Les militants optent pour le maintien du statu quo des conseils législatif et exécutif tel qu’inscrit dans la constitution de 1791. Le républicanisme et la Chambre d’assemblée ne devraient alors que servir la cause des privilégiés de la bourgeoisie créole de langue anglaise dans leur perception du pouvoir. Les Bureaucrates peuvent ainsi veiller à ne pas laisser s’infiltrer la tyrannie française[15] au sein de leurs institutions politiques. Ils craignent surtout  « la mise sur pied d’un État, ou même d’une colonie, gouvernée par des Canadiens français, agriculturistes et jugés rétrogrades » (Cauchy, 12). Cette peur se manifeste davantage lors du dépôt des 92 Résolutions du parti patriote en 1834[16].

Le groupe aux convictions loyalistes et bureaucrate ne fait rien pour calmer la situation politique précaire. Il encourage même les leurs à s’armer dans l’éventualité d’un conflit[17]. Ils organisent des rassemblements populaires qui se tiennent dans les villes du Bas-Canada attirant des foules pouvant dépasser 5000 personnes[18]. Un de ces rassemblements a lieu le 23 octobre, « le jour même où à Saint-Charles les patriotes tiennent leur assemblée des Six-Comptés » (Cauchy, 14). Il s’organise aussi deux groupes paramilitaires : un à Québec et l’autre, le Doric Club, à Montréal. En novembre 1837, ces organisations paramilitaires obtiennent l’appui du Général en chef, J. Colburn qui préfère la solution militaire à la conciliation prônée par le gouverneur. Plusieurs corps de volontaires sont ainsi recrutés et ils se mettent à arrêter systématiquement des patriotes locaux[19]. Ils contribuent à faire monter les tensions entre les groupes antagonistes. Ils jouent un rôle répressif important, mais leur tactique semble « (avoir) porter fruit puisque l’Union des deux Canadas était proclamée peu de temps après les troubles » (Cauchy, 16). Le nationalisme canadien se marginalise après les rébellions. Il se replie vers un nationalisme culturel et conservateur.

Paradoxalement, l’idéal libéral ne s’est pas éteint. Au contraire, le libéralisme nationalitaire se transforme en occident durant la deuxième moitié du XIXe siècle. Il prend un caractère de plus en plus ethnique. Il en advient l’idée du compromis et de la formation d’un État-nation canadien uni. Il demeure que les loyalistes se dissocient ethniquement de la « nation canadienne », car ils jugent incommodant le partage du pouvoir malgré leur domination économique et sociale dans la colonie[20]. L’assimilation est le seul moyen d’unir les deux Canadas à leur avis ce qui rappelle à la nation canadienne que le pouvoir politique est inférieur au pouvoir économique dans une nation.

L’émergence du libéralisme nationalitaire

Les luttes politiques ne se voulaient pas d’ordre ethnique au Bas-Canada au début du XIXe siècle. La nation figure peu dans le vocable de l’époque. « Avant 1837, Papineau ne paraît donc pas faire appel explicitement aux principes des nationalités, au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » (Lamonde, 2009, 167). Il utilise surtout la formule « la destinée des colonies continentales » avant les troubles de 1837[21]. « La francophobie des anglophones de la colonie le (Papineau) rend vigilant face à tout signe de francophilie de leur part » (Lamonde, 2009, 164). Papineau, ayant vécu et voyagé au temps de la formation des nations modernes, est conscient des dérapages ethniques au moment de l’éveil au nationalisme. Yvan Lamonde nous présente les discours politiques et publics de Louis-Joseph Papineau afin de reconnaître l’évolution de la conscience coloniale et de la conscience internationale au Bas-Canada[22]. Les discours et ces documents publics permettent d’entrevoir les mouvements d’émancipation coloniale et nationale entre 1808 et 1838[23]. Lui-même politicien d’expérience et de conscience historique, Louis-Joseph Papineau en vient à s’exprimer sur le mouvement indépendantiste du Bas-Canada dans une dimension internationale. Il est alors intéressant d’avoir regard sur les analyses, les moyens d’expression et le militantisme tirés des expériences cumulatives de ces écrits.

L’idée libérale fait partie intégrante du discours politique du début du XIXe siècle. La première génération de parlementaires canadiens-français maintient son respect et une admiration certaine envers les institutions politiques de la métropole. Il est remarqué que les parlementaires canadiens-français intègrent et s’adaptent rapidement aux exigences de la démocratie[24]. Louis-Joseph Papineau est un de ces parlementaires. Il bénéficie de l’appui de son père, Joseph qui lui précède à la Chambre d’assemblée. « Non seulement il s’inscrit d’abord à cet héritage, mais encore il (L.-J. Papineau) contribue à la transformation de cette tradition britannique » (Lamonde, 2002, 162). Familier avec les théoriciens du parlementarisme et du libéralisme, Louis-Joseph Papineau reconnaît la place de la souveraineté populaire, de la subordination du pouvoir exécutif au pouvoir législatif et de la préséance de la Chambre d’assemblée sur le Conseil législatif[25]. Son expérience politique et sa conscience historique contribuent à édifier des argumentaires éloquents sur la place de la nation et la question nationale au Bas-Canada.

Lors du projet d’Union de 1822, Papineau, encore très respectueux des institutions politiques britanniques, revendique l’universalité des droits de sujets anglais[26] et ce, de façon identique dans toutes les colonies et la métropole. D’ailleurs, «la loi de 1791 apparaissait comme un nouveau contrat social qui effaçait la distinction entre anciens et nouveaux sujets » (Gallichan ; 54). Papineau insiste sur la fidélité des Canadiens à l’endroit de l’Angleterre lors des conflits intercoloniaux de 1774 et 1812. C’est pour ces raisons qu’ils souhaitent que la majorité canadienne-française puisse trouver par elle-même « une solution locale aux problèmes coloniaux » (Lamonde, 8). Papineau est favorable à une anglicisation politique afin d’acquérir et de promouvoir les « libertés anglaises ».

Il demeure que l’anglicisation ne doit être que politique et non pas culturelle comme le souhaitent les opposants de minorité anglophone. La langue fait partie des antagonismes politiques. Pourtant, les écrits de Papineau adoptent une attitude très réservée ou un silence ambiant au sujet de l’ex-mère patrie[27]. Il maintient en mémoire l’abandon de la métropole et les politiques coloniales françaises du XVIIIe siècle. Papineau fait plutôt référence à la « canadianisation » des anciens colons de France et en valorise davantage l’héritage de la langue française et ses mœurs dans un contexte nord-américain. Il est discret sur la religion. Le républicanisme canadien-français qu’il inspire fait peu référence aux révolutions françaises. Il exprime ouvertement ses préférences pour le parlementarisme britannique et le constitutionnalisme étatsunien. Le chef du parti des patriotes réitère même la fidélité des Canadiens français à l’Angleterre et à la constitution britannique au dépôt des 92 résolutions de février 1834.

Les coloniaux amorcent le débat sur l’autonomie politique de la colonie en prenant en considération le droit aux privilèges démocratiques identiques des « sujets britanniques ». Pour faire valoir leur point de vue, ils rappellent l’esprit d’indépendance des anciennes colonies nord-américaines, mais ils n’utilisent pas ses propos pour attiser les antagonistes. Leurs discours s’imprègnent d’un idéalisme libéral adapté au contexte nord-américain. Ils font valoir que les institutions britanniques contribuent à cette volonté d’autodétermination. Ils sont aussi conscients que « (e)n Amérique, la différence sociale n’est pas créée par la naissance, mais par l’éducation, le talent et l’industrie » (Lamonde, 12). Ils ne voient pas l’utilité de l’aristocratie métropolitaine dans l’administration des affaires coloniales, car ces derniers sont peu au fait de la colonie et du contexte nord-américain. Ils évoquent souvent que cette aristocratie est peu soucieuse et consciente du contexte nord-américain et qu’elle enfreint au développement économique de la colonie. Papineau fait valoir l’américanité dans ses discours politiques et il fait allusion « au pays voisin »[28] dans son argumentation politique. Il suggère : « Nous avons besoin d’un gouvernement simple, tel que celui des États-Unis » (Papineau dans Lamonde, 12). Il cherche surtout à trouver des pistes de solution pour assurer le développement de la colonie. Papineau fait cependant face à des impasses constitutionnelles qui à force de désillusions et de perte de confiance envers le gouvernement de l’État l’amènent à radicaliser son discours politique.

Le républicanisme de Papineau détient des particularités intéressantes lorsqu’on les intègre à ses particularités internationales. Son discours libéral se heurte rapidement à son titre de seigneur. Il demeure qu’il exprime des propos démocrates : « La démocratie est l’essence de la société ici » (Papineau dans Lamonde, 16). Il a aussi peu d’attachement à la nation et à la nationalité. Il utilise l’épithète « nationale » seulement après le vote des 92 Résolutions lorsqu’il compare la situation irlandaise à celle du Bas-Canada : « Un gouvernement local responsable et national pour chaque partie de l’Empire, quant au règlement de ses intérêts locaux, avec une autorité de surveillance dans le gouvernement impérial, pour décider de la paix et de la guerre et des relations de commerce avec l’étranger : c’est là que demande l’Irlande et l’Amérique britannique » (Papineau dans Lamonde, 19-20). Sa conscience internationale du républicanisme l’amène à s’éloigner d’une représentation ethnique ou culturelle de la nationalité. Il critique que ce nationalisme conduise rapidement à la radicalisation républicaine.

Il demeure que l’idéal véhiculé par Papineau dénote que ses convictions libérales surpassent son nationalisme avec des mots tels que « l’égalité naturelle des hommes au sein l’empire » (Papineau dans Lamonde, 33). Ainsi, Papineau dénonce le colonialisme impérial, mais il démontre son respect envers les institutions démocratiques britanniques. Il s’imprègne d’un certain internationalisme et il est au fait des inégalités entre les différentes colonies. Il demande plus d’autonomie pour la colonie et son gouvernement local, mais en arrive, en désespoir de cause, à une lutte pour l’indépendance. Il est alors inévitable d’avancer que les luttes pour le libéralisme démocratique ont produit le républicanisme et l’esprit de l’indépendance du chef du parti des patriotes qui se sont peu revêtus des couleurs du nationalisme conservateur et culturel.

 II- Période de la formation de l’État-nation canadien : 1838-1940

Fin de la première phase du libéralisme et du Bas-Canada

La première phase du libéralisme éveille la masse au fait national et démocratique. Elle est une période de libération de l’homme à l’égard de l’État[29]. Elle introduit le concept de « liberté libérale » que Croce pose comme fondement de la liberté démocratique et de la liberté nationale dans les cas où l’« affranchissement de la domination étrangère » est nécessaire[30]. Ainsi dans cette première phase du libéralisme, il existe un état d’esprit[31] qui oppose les libéraux à la monarchie absolue ou à la domination étrangère. La population du Bas-Canada participe à cette transformation sociale, politique, économique et idéologique en 1776, sous l’influence le républicanisme américain et en 1791, avec l’instauration du régime parlementaire au moment même où la France s’affranchit de sa monarchie absolue. Ce mouvement républicain ébranle tout autant les fondements politiques, économiques et sociaux du monde nord-atlantique.

C’est alors pendant de la période coloniale que le courant libéral donne un caractère constitutionnel et nationalitaire à la nation canadienne. L’obtention du statut d’État-nation selon le courant libéral ne peut s’atteindre que si le seuil de développement est jugé acceptable. L’état de dépendance économique et politique dans lequel se trouvent les colonies brime les moyens par lesquels ils peuvent atteindre ce seuil de développement acceptable. C’est surtout dans l’esprit de désillusion envers la  métropole que se sème alors l’idée de « la croyance en la nécessité primordiale d’appartenir à une nation[32] ». La nation de Papineau est profondément américaine et sa démarche politique ressemble à celle des penseurs des Treize colonies[33]. Le républicanisme est alors une solution simple à la sourde oreille métropolitaine. Ce républicanisme peut aussi mener à l’annexion avec les États-Unis d’Amérique. Il se dessine une volonté d’obtenir l’espace politique nécessaire au développement de la colonie. L’idée de l’autonomie de la nation est précipitée et elle se répand violemment comme un feu à la paille lors des crises politiques, sociales et économiques à la vieille des Rébellions. Cette idée sous-entend une volonté à trouver cet effet libérateur de la nation qui se propulse dans la violence des Rébellions dans les colonies canadiennes. Il est évident que ces événements marquent profondément le mouvement nationalitaire.

L’Union des provinces canadiennes
Les insurrections de 1837 correspondent à un moment tournant de l’idée de la nation moderne en Occident et à une période transitoire importante dans la perception libérale de l’État-nation. Le modèle de développement du « nationalisme libéral occidental classique » nous amène à élargir les perceptions des nationalismes et leur rôle dans la formation de l’État-nation moderne canadien[34]. Hroch et Deutsch avancent que le mouvement nationalitaire suit habituellement trois phases[35] : A- Émergence de l’identité nationale et la prise de conscience politique ; B-Période de revendications politiques à l’intérieur des institutions parlementaires d’abord ; C- Période d’encadrement des masses populaires dans la révolte. Les mouvements d’affirmation nationale et la question nationale sont alors à un tournant au sortir des crises et des insurrections dès 1837.

Le libéralisme entre alors dans sa deuxième phase d’évolution au temps même où le Bas-Canada tend à se sortir de ses crises politiques et économiques. La défense de l’Empire britannique demeure du discours politique. L’annexionnisme aux États-Unis sont toujours des préoccupations coloniales. Les rébellions mènent cependant à la suspension de la constitution et il se met en place un conseil colonial spécial. Au Bas-Canada, c’est aussi la suspension de la Chambre d’assemblée. La majorité des députés sont des insurgés ou ils sont en fuite. « Au Haut-Canada, les institutions politiques régulières, dominées par les torys, participent (quant à elle) au processus de pacification » (Ducharme, 358). Ducharme avance que les années qui ont suivi les rébellions « constituent le creuset duquel émerge le Canada moderne » (Ducharme, 359). Il ne peut faire aucun doute que cette période est l’amorce d’un long débat sur la question nationale canadienne.

Les intellectuels du mouvement libéral métropolitain rebutent d’abord devant l’idée de la suspension de la constitution. Londres défend sa position en rassurant que la suspension temporaire des libertés vise à assurer la pérennité de la gouvernance vue que la Chambre d’assemblée basse-canadienne menace la constitution. Il se forme un courant par lequel la démocratie n’est pas un facteur essentiel à l’émancipation du mouvement libéral. Ce gouvernement provisoire est d’ailleurs selon Étienne Parent, « le meilleur moyen de le voir promptement céder la place au gouvernement libre qu’on nous promet » (É. Parent dans Ducharme, 376). Cette pause constitutionnelle marque une période de transformation profonde du courant libéral si bien qu’on en convient que « (…) théoriquement, le principal rôle de l’État libéral (impérial ou non) se résume à assurer aux sujets la jouissance de leurs droits naturels » (Ducharme, 378). Il se maintient alors un attachement au libéralisme et au pouvoir civilisateur britannique. Il y a aussi cette conviction partagée dans les colonies et la métropole que les coloniaux doivent jouir d’une plus grande autonomie politique afin de jouir pleinement de leurs libertés naturelles[36].

Il se pose alors le problème de l’intégration des valeurs libérales dans la constitution à venir. Les propositions avancent l’idée d’intégrer l’idée des nations à la constitution sur les bases ressemblant à un État moderne émancipateur des fondements libéraux britanniques. Ce consensus est de toute évidence entre les métropolitains, les réformistes modérés et les tories. Les radicaux ne peuvent prendre part aux discussions, mais leur idéal libéral est repris dans les discussions des groupes en présence. Les réformistes modérés perçoivent les réformes nécessaires « pour permettre à la société de vivre dans un cadre libéral » (Ducharme, 373). La liberté est pour les tories un héritage britannique à préserver. La nation survit dans un cadre qui lui permette ainsi d’exprimer sa liberté. L’idée de la nation transite vers cette idée de libertés sur sa propriété dans les colonies. La propriété étant une liberté naturelle, il est alors évident que les sujets britanniques devraient la gérer de façon autonome et dans un cadre où les valeurs fondamentales de la métropole sont présentes.

Les discussions sur le partage des pouvoirs entre la métropole et les colonies se placent à l’avant-plan des discussions constitutionnelles. Les réformistes modérées, la métropole et les tories s’entendent sur la nécessité du bicaméralisme afin de préserver une chambre qui veille à protéger les droits de la minorité « privilégiée »[37]. Cette chambre haute fait contrepoids à une chambre élue, car le libéralisme est plus soucieux de la représentativité. Le conseil législatif du Bas-Canada est déjà un exemple éloquent de ce courant libéral. Au Bas-Canada, « il vise essentiellement à protéger la minorité anglophone privilégiée du pouvoir populaire francophone » (Ducharme, 377). L’argumentaire sur la forme que prendra cette institution parlementaire se situe autour du cadre des pouvoirs exécutif, législatif et métropolitain. La responsabilité ministérielle est aussi avancée dans les cercles intellectuels. Ces débats laissent entrevoir une vision transitoire entre les libéralismes du XVIIIe et du XIXe siècles[38]. L’argumentaire repose sur la responsabilité des coloniaux sur les succès de l’industrialisation et du commerce sur le territoire. Le souhait de conserver les intérêts de la puissance bourgeoise dont émane la responsabilité de la croissance économique assure le plaisir individuel de la liberté à tous les coloniaux.

Affirmation politique du nationalisme culturel

C’est au niveau de la conceptualisation de la nation et de son intégration aux valeurs nationales que la question coloniale et nationale se complique. Dans la perspective Tories, les libertés de l’idéal libéral ne doit toucher que le groupe culturel qui partage la langue, les coutumes et les manières civilisatrices anglaises pour avoir plein droit de pratique des politiques loyales à l’Empire inscrit dans la constitution et ses lois. Selon cette perception du canadianisme britannique, les Canadiens français ne doivent pas faire partie de la définition de la nation puisqu’ils ont leurs propres lois, leur langue et leurs règles de tenure et en plus, ils manifestent une déloyauté marquée envers l’empire à l’instar de leur mouvement révolutionnaire et républicain.

La métropole entrevoit la perspective libérale telle que perçue par Durham comme étant l’évidence qu’il ne peut avoir la coexistence de deux nations au sein d’une nation. Le caractère vernaculaire confère à l’identité canadienne-française son statut économique inférieur qui prouve qu’ils ne peuvent s’intégrer aux politiques économiques libérales. Cette situation rend les Canadiens français non garants de l’ordre et du bon fonctionnement des gouvernements selon Durham[39]. Les problèmes de communication entre les deux nations culturelles posent aussi problème dans l’imaginaire libéral. Il ne peut se former un climat de collaboration quand les deux langues se font obstacle et obscurcissent le sens de la pensée. Il se crée un obstacle insurmontable, car la langue reflète la mentalité des individus selon Mill[40]. L’idée de deux langues nationales rend inconciliable l’idée des deux cultures dans une nation à moins de les constituer en une fédération où chacun soit garant de la loi et de la gouvernance. Il advient que «l’union signifie la perte d’une enclave territoriale pour les Canadiens français, la marginalisation officielle de leur langue au sein des institutions coloniales et la surreprésentation anglophone à l’Assemblée » (Ducharme, 383). Le processus d’assimilation est alors une réponse cohérente à la question nationale canadienne dans ce courant de pensée libéral.

Les facteurs culturels sont alors mis au second plan de la réforme libérale des institutions politiques du Bas-Canada. Il se dépeint un imaginaire de la collectivité canadienne-française. Il se construit l’idée que cette collectivité est une société conservatrice, obéissante de l’ordre établi et profondément attaché à la langue, à la religion et à la terre qui a vu naître le Canadien. Étienne Parent en vient d’ailleurs à définir un nationalisme culturel canadien-français acceptable au cadre impérial afin de manifester une volonté réelle de coopération entre les réformistes modérés canadiens et les réformistes anglophones coloniaux. C’est ainsi que se réintègre le nationalisme canadien-français au cadre libéral tout en voyant à assurer la survie de la nation canadienne définie dans l’Acte de Québec. Ceci marque le début de la coopération entre les deux groupes réformistes libéraux. Il se tisse les fondements d’un État-nation embryonnaire fondée sur deux nations culturelles au Canada. Les deux groupes ethniques distincts s’unissent et coopèrent dans l’atteinte d’objectifs politiques communs[41]. Le Canada s’intègre alors dans un courant du libéralisme où se détache la nation civique de la nation culturelle.

Culture de survivance

Jusqu’aux crises de 1837, il est remarqué que l’Église est en période de décroissance. La population cléricale connaît des problèmes de vieillissement, de recrutement et de rétention de son clergé masculin[42]. Ces difficultés démontrent une certaine tiédeur envers l’Église chez les « bons catholiques » canadiens-français. « L’institution ecclésiastique a maille à partir avec le nouvel État et même avec ses fidèles » (Rousseau, 135). Les troubles de 1837 changent la donne.

L’Église se donne alors un cadre théologique politique qui fait valoir la fraternité entre le gallicanisme et l’anglicisme auprès des autorités coloniales sur laquelle s’installe l’idée que « le pouvoir royal repose directement sur Dieu sans intermédiaire romain » (Rousseau, 135). L’Église construit son argumentaire sur la « tolérance religieuse » inscrite dans les constitutions de 1774 et 1791. Elle collabore à l’idéalisation du Canadien français par un processus d’émancipation culturelle canadienne-française afin de faire valoir que les doctrines catholiques romaines et le pouvoir royal de l’État peuvent collaborer dans le maintien de l’ordre dans la collectivité. Elle voue ainsi son allégeance à l’empire et l’Église s’empresse à condamner à l’ex-communion les insurgés et les militants patriotes.

Le processus de changement culturel et social se place dans de nouvelles conjonctures politiques et économiques internationales au Bas-Canada. Il se dessine un portrait culturel collectif qui est une réponse pour plusieurs communautés nationales qui se construisent alors en État-nation moderne. La montée ultramontaine laisse toutefois une marque profonde sur le visage culturel au Québec. Le catholicisme canadien-français est en effervescence avec l’influence des courants sociaux française, belge et américaine. L’Église s’engage ainsi dans un mouvement qui intègre la « question romaine » à un nouveau programme politique à la fin des années 1840. L’Église catholique de langue française atteint d’ailleurs sa grandeur maximale entre 1840-1940 en Amérique du Nord. Ce courant de pensée lutte contre le libéralisme et il se rend responsable de maintenir les traditions vivantes. L’Église favorise une idée civilisatrice de la nation canadienne-française et catholique. Elle cherche à l’émancipation de cette nation dans l’État moderne en formation.

La laïcité est du renouveau de la doctrine libérale. La séparation de l’État et de l’Église établit un pacte de neutralité étatique à l’égard des religions. L’église a le droit à la libre association religieuse et au maintien de ses traditions. Il s’établit des limites entre le pouvoir de l’État et de l’Église. Il demeure que malgré qu’elle ne puisse se mêler des affaires de l’État, l’Église intervient directement dans le processus de revitalisation culturelle. La croissance des vocations religieuses dès les débuts de la transformation culturelle permet le recrutement d’une nouvelle élite militante éduquée. Ces recrues sont rapidement mises à profit au développement des services sociaux, éducatifs et hospitaliers. « Ce  déplacement utilitaire modifie la fonction du religieux au sein de la société » (Rousseau, 138). Le non-engagement de l’État accentue l’accélération des demandes dans les domaines sociaux. L’Église élargit son réseau d’institutions avec la multiplication des services nécessaires aux nouvelles réalités sociales suscitées par l’accélération du phénomène urbain et de l’expansion territoriale. Cet éveil religieux produit au cours d’une génération « une nouvelle architecture culturelle largement stabilisée et « routinisée » (Rousseau, 138).

Le clergé construit son programme de nationalisation de l’Église et il prend une part de plus en plus active dans le processus d’émancipation. La transformation des paroisses en villages et en quartiers dans les villes assure un rôle émancipateur puissant dans la diffusion de l’idée nationale et des valeurs traditionnelles catholiques. L’église prend un rôle actif dans les réseaux des groupes nationaux, syndicaux et les mouvements jeunesse. Elle préside plusieurs des cérémonies et des célébrations d’envergure nationale. Elle est présente à l’école et dans plusieurs milieux de travail et populaires. Il apporte des idées innovantes à des problèmes sociaux et économiques durant la phase d’adaptation et de transformation culturelle. La survivance de la culture canadienne est poussée vers un processus qui « permettra à la majorité catholique de faire face aux changements majeurs de l’industrialisation du début du XXe siècle et de l’urbanisation devenue prépondérante en 1930 » (Rousseau, 138).

Le mythe des peuples fondateurs

Il y a cette urgence nationale de construire l’histoire des Canadiens français vers 1830. Il s’écrit une histoire qui édifie le mythe de la nation au Canada français. Il s’affirme le rôle précurseur du peuple fondateur canadien-français. Il s’affiche ainsi une volonté légitime d’affirmer l’appartenance à la nation et d’amorcer le processus de construction de la mémoire collective. Le mythe du peuple fondateur se construit autour de l’idée civilisatrice des premiers missionnaires et dévots. Ils ont la mission d’installer une communauté agraire utopique d’où leurs descendants nombreux prouvent la vigueur et la fierté d’appartenance canadienne au sol nord-américain affectionnée. Cette épopée héroïque de l’histoire nationalitaire installe les fondements de la légitimité de la présence de la race canadienne-française dans la mémoire collective. Le processus par lequel se construit cet idéal contribue à l’image conservatrice qui se fonde de la nation.

Le phénomène de la « découverte du Canada » est un produit de cette construction imaginaire de la nation. Elle tire ses origines de l’épopée héroïque de l’histoire canadienne amorcée durant la décennie de 1830. Jacques Cartier est un héros national de grande convenance pour légitimer la présence canadienne-française en Amérique. Ses exploits démontrent une présence et un processus de légitimation de la nation canadienne en Amérique. Il est un personnage peu connu avant l’émergence de la nation du XIXe siècle. Il s’inscrit dans l’imaginaire collectif Canadien-français qu’en 1835 où il est apparu le besoin d’intégrer son histoire à un lieu de mémoire symbolisée par une simple croix de bois levée en son honneur dans la Basse-Ville de Québec[43].

C’est en 1843 que l’explorateur ressort de l’obscurité mémorielle avec la publication de la première édition des Relations de Cartier de Faribault en français puisque déjà il existe une version de langue anglaise de la version italienne de 1598. C’est le début du « Cartiermania » des années 1850 qui perdure jusqu’au début du XXe siècle. Jacques Cartier devient un personnage historique de grande importance politique afin de former une communauté politique unifiée. De plus, « Political communities such as nations, then seek to find their « genuine » past in the deeds of historical heroes » (Gordon, 82).  Ces héros sont levés dans le but de construire une mémoire collective légitime. Ces héros réunissent alors les aspirations de la nation, les espoirs, les rêves d’un peuple.

Le parcours de l’héroïsation de Jacques Cartier permet ainsi de saisir l’évolution politique du nationalisme au Québec. À la lumière de l’analyse de A. Gordon, ce processus d’héroïsation permet de faire valoir que l’idée libérale de la nation est ancrée dans l’imaginaire collectif canadien-français malgré les tendances du conservatisme qui s’installe après les rebellions. L’utilisation des héros sert alors à des buts politiques spécifiques dans la caractérisation de la nation. Les libéraux utilisent des héros comme Talon et Colbert pour personnifier la présence de l’idée progressiste pendant l’ancien régime. Il est noté que l’idée libérale fait peu référence à la mémoire collective et que l’émergence du désir d’inscrire les héros dans la mémoire revient majoritairement aux milieux conservateurs[44].

Le deux tiers des écrits au sujet de Cartier sont rédigés par le milieu conservateur avant 1890. Le courant ultramontain tire profit de Cartier, car il est responsable d’implanter la foi catholique en Amérique. Il est le responsable de fonder un Canada français et catholique. Il prend la figure du premier héros national canadien-français. Nous lui donnons forme dans les peintures et sa figure est utilisée lors des différentes célébrations. Il s’amorce aussi l’effort d’inscrire Jacques Cartier à des lieux de mémoire sur le territoire. C’est lors de la prise des terres seigneuriales des Jésuites et leur redistribution à Québec par les autorités coloniales que s’élève le premier monument de Cartier en 1835. La croix monumentale porte une inscription dénotant le lieu où Cartier et ses compagnons érigent la croix marquant la prise de possession du territoire français. Une deuxième phrase note que c’est solennellement le lieu où les frères jésuites ont érigé leur première résidence des missionnaires jésuites à Québec[45]. L’intégration des Saint-Martyr canadiens à l’épopée de Cartier rend la légitimité en même temps les possessions jésuites du territoire.

C’est vers 1880 que Cartier devient un personnage illustrant l’unité canadienne afin de mettre fin aux guerres fratricides et de créer de toutes pièces un nationalisme unificateur des deux peuples fondateurs. Dans les années 1920 et 1930, il s’établit une urgence à commémorer le premier voyage de Cartier à Gaspé. L’édification de Cartier joue un rôle politique et constitutionnel et tout autant qu’ethnique et religieux. C’est alors que chez les anglophones canadiens, Cartier devient le symbole de la découverte du Canada qui justifie l’appellation des peuples fondateurs. Cartier devient alors un héros national pour tous les Canadiens de toutes les langues. Les lieux commémoratifs se multiplient au Québec et à l’échelle canadienne, le gouvernement fédéral devient un acteur d’importance dans la prise de contrôle des lieux de mémoire signifiants de l’histoire de la nation. Cartier devient dès lors la figure qui représente les pères fondateurs et la fusion à une idée nationale des Canadiens de langue française et anglaise. Il en advient que Cartier progresse d’une figure héroïque du nationalisme conservateur et religieux à une figure unificatrice et marquante des cultures fondatrices du Canada.

 III- Rupture et recadrage des idéaux nationaux au Québec : 1940-2011

Distinction entre la langue de culture et la langue de civilisation[46]

Il faut comprendre que le Québec est dans une situation particulière et que la langue lui confère un caractère ethnique et culturel distinct. Au XIXe siècle, la langue des temps modernes signifie l’universalité, le progrès et l’expansion. Elle caractérise la forme concrète de l’universalité citoyenne dans des communautés de choix politique[47]. « Les langues de civilisations, elles prétendaient incarner l’universel à elles seules, reléguant par le fait même les autres langues à des langues de cultures, à des langues de mémoire » (Thériault, 116). La langue française nord-américaine devient la langue de la minorité en Amérique du Nord à la chute du régime français. Elle ne garde son caractère civilisateur que par sa possibilité d’expansion chez les métis et les autochtones.

D’un point de vue politique la Cession du Canada à l’Angleterre, le français devient la langue de la population conquise et celle de la mémoire. La langue nationale et civilisatrice devient officiellement l’anglais avec le Rapport Durham. La lutte de la survivance passe par la difficulté à faire progresser la langue mémorielle qui obtient dès lors un statut mineur. Ces difficultés s’accentuent lorsque les Canadiens français deviennent minoritaires dans le Canada-Uni. La survivance de langue française s’unit alors à la mission politique de la nation-Église canadienne-française. « Catholicisme et nationalité sont ainsi entremêlés pour faire du français non pas une langue de territoire, une simple mémoire, mais aussi un vecteur civilisationnel à l’échelle nord-américaine » (Thériault, 121). Ce rôle de mission providentielle se reflète dans l’idéal d’expansion de la civilisation franco-catholique sur le continent nord-américain (l’Ouest, l’Ontario, les petits Canadas aux États-Unis). La langue nationale des Canadiens français devient celle qui incarne les valeurs spirituelles de la communauté canadienne-française.

Ce désir d’émancipation par la langue maintient certaines ambivalences entre la langue mémorielle et la civilisatrice. Il y a une grande distinction dans les parlées de France et du Canada. Il se développe alors un sentiment où il importe de mettre dans les mesures en place pour offrir un enseignement du français européen. La particularité du pacte binational canadien maintient la langue française entre le particulier et l’universel[48]. La langue et le désir d’émancipation binationale s’intègrent à un mouvement d’émancipation du mythe des deux peuples fondateurs. L’émancipation culturelle devient rapidement une lutte d’affirmation nationale autant dans les communautés francophones du que hors Québec.

La langue devient un facteur unificateur national dans la communauté canadienne-française. Le nationalisme s’amplifie avec les revendications sur le redressement des inégalités dans la division « culturelle » du travail. Les Canadiens français sont associés aux petits producteurs et aux journaliers. La surreprésentation de la langue française chez la classe ouvrière se reflète par l’exclusion aux postes administratifs. Il y a cette impression que le statut particulier du bilinguisme canadien n’est réservé qu’aux individus de langue française dans la sphère économique et au sein de l’administration au gouvernement central. Les francophones apprennent l’anglais pour accéder aux postes administratifs et le contraire est rare.

Émergence du nationalisme québécois

L’émergence du mouvement nationaliste québécois survient durant une période de transformation économique profonde de 1940-1970. Il s’enclenche un mouvement d’autonomie provinciale et l’amorce d’un processus de construction des structures politiques visant à redistribuer le pouvoir politique[49]. La modernité et le progrès fait partie intégrante du discours politique nationaliste. Le duplessisme entraîne une volonté d’élargir le pouvoir économique et politique du Québec et des tiraillements constitutionnels avec le gouvernement central. Les luttes se situent à un nouveau moment transitoire des nationalismes. Au Québec, le mouvement nationaliste utilise le cadre de la survivance où la classe moyenne est montante et l’urbanisation est un phénomène réel pour la majorité des Québécois. Le libéralisme est aussi à un tournant. Le conservatisme du gouvernement en place maintient le vestige idéologique du début du siècle. L’État veille à encourager le libéralisme économique en défendant le laisser-faire économique, en réduisant le pouvoir de la masse ouvrière et en entreprenant de grands travaux de construction financés pour attirer les capitaux étrangers. Le discours politique affirme l’emprise Canadienne-française sur son territoire. Une prise de conscience territoriale affirme le statut majoritaire de la culture canadienne-française.

Il se développe alors un désir profond d’émancipation culturel et de modernisme chez la classe moyenne montante. « En d’autres termes, il ne devenait plus possible de vivre à la fois en français et à la moderne en dehors du territoire du Québec » (Balthazar, 5). Une révolte s’amorce contre certains bastions de « establishment » (Église et État)[50]. Ce désir d’émancipation se manifeste aussi dans les divers milieux culturels, intellectuels et scientifiques. Le quotidien La Devoir et la revue Cité Libre deviennent un véhicule important pour les nouvelles idées nationalistes dans la classe moyenne[51].

La transformation du nationalisme contribue à l’émergence d’un nationalisme anticlérical et de la gauche. Le rôle de l’État se transforme pour assumer le rôle de promoteur du progrès et de la transformation. Le modèle économique québécois enclenche un processus de nationalisation des ressources et une façon de faire économique québécois. Le domaine de l’éducation est aussi profondément touché d’un nationalisme plus caustique : « Les clercs ont eu deux siècles pour faire leurs preuves, la bâtardise de notre société et la faillite de notre culture démontrent amplement la nullité de leurs efforts » (Charbonneau dans Erk, 513). La laïcisation des institutions publiques permet le rassemblement des idées modernes par le système scolaire[52]. L’Église catholique n’a pas su se bâtir une structure sociale alternative à celle de l’État, elle n’a alors pas su garder ses fidèles de la culture canadienne-française[53].

Un mouvement de rupture s’amorce dès 1948 avec une volonté de rompre avec le nationalisme culturel de la survivance. La publication de manifestes active et accélère la transformation du Québec moderne. Ce mouvement émancipateur s’amorce avec la rédaction de manifeste politico-artistique le Refus global en 1948. « Borduas et ses collègues appelaient en quelque sorte à une révolution en exhortant les Québécois à se libérer du joug traditionnel catholique isolationniste pour s’ouvrir sur le monde » (Vézina, 45). Ce n’est que dans les années 1960 que s’émancipent les idées du renouveau du nationalisme au Québec. Ce nationalisme explique Godbout, « c’est une politique qui non seulement aurait à cœur le bien-être de la nation, mais encore la lucidité de définir ce bien-être[54] ». Cette période se radicalise ensuite avec le mouvement felquiste dans les années 1960. Plusieurs manifestes sont alors rédigés par différentes cellules felquistes. Ils expriment tous la volonté de l’indépendance du Québec par un mouvement révolutionnaire de la masse populaire. Ce n’est que dans la montée de la violence et dans l’élan de radicalisation que le manifeste du FLQ sera lu à la télévision de Radio-Canada en 1970.

Les principes démocratiques retiennent davantage le mouvement d’émancipation de la nation québécoise. La période de recadrage du nationalisme lance un mouvement de transformation profonde de la nation canadienne. Au Québec, c’est la rupture avec l’adoption d’une nation québécoise qui lutte autrement pour sa survivance, mais cette fois elle s’affirme dans sa fierté nationale. Il s’est développé une attitude où la politique est l’art du possible[55]. Elle tente à maintes reprises de s’inclure dans une nation civique canadienne, mais demeure devant l’impasse. Ailleurs au Canada,  l’émancipation de la nation canadienne s’est recadrée à l’ensemble des Canadiens avec l’adoption de symboles nationaux se détachant du symbolisme britannique et d’une politique multiculturelle qui amorcent un renouveau nationalitaire au Canada.

Conclusion

La question nationale est encore loin d’être résolue pour la nation canadienne. Le nationalisme est devant de nouvelles conjonctures qui ébranlent les fondements idéologiques dans la façon d’imaginer la nation dans un contexte d’internationalisation et d’homogénéisation des cultures. La question nationale au Québec est alors un sujet qui demeure très émotif et sur lequel il y a cette impression de marcher sur le sentier glissant des idéologies. Il demeure que les discours politiques sont cohérents avec le renouveau du libéralisme. Des mouvements alternatifs et de gauche sont aussi en recadrage idéologique et s’émancipe dans des mouvements sociaux naissants de cette période de renouveau nationalitaire. Il demeure que l’impasse constitutionnelle et l’incompréhension culturelle sont des facteurs qui exercent toujours des tensions nationalistes au Québec. En plaçant dans un contexte plus large les nationalismes, il se révèle que la nation canadienne s’est transformée à des moments transitoires et il s’est révélé que les moments formateurs nous permettent de mieux définir ce qui les caractérise aujourd’hui.

Bibliographie

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[1] Marcel Bellavance (2000), J. Erk (2002)

[2] Marcel Bellavance, « La rébellion de 1837 et les modèles théoriques de l’émergence de la nation et du nationalisme », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 53, no3, 2000, p. 396.

[3] Gérald Bouchard, « Un vieux pays neuf ? Formation et transformation de la culture et de la nation au Québec », Genèse des nations et cultures du Nouveau Monde, Les Éditions du Boréal, p. 83.

[4] Je n’ai pu inclure cet aspect des trois points de vue politiques de la masse populaire dans ce travail. À ce sujet, il est préférable de lire : « Les trois publics québécois » dans Balthazar, Louis, « L’évolution du nationalisme québécois », Les Classiques des sciences sociales, p. 11-14. Un diagramme offre une synthèse intéressante sur l’opinion publique et son idée fluctuante de la nation pivotant entre le fédéralisme, le confédéralisme et l’indépendantisme. Ce diagramme est à la page 13.

[5] Gérald Bouchard, « Un vieux pays neuf ? Formation et transformation de la culture et de la nation au Québec », p. 83.

[6] Jean-Luc Vézina, « Le manifeste politique dans le Québec moderne », Québec français, n° 153, 2009, p. 47.

[7] Gérald Bouchard, « Un vieux pays neuf ? Formation et transformation de la culture et de la nation au Québec », p.88.

[8] Les peintres militaires britanniques ont produits des œuvres d’art documentaire illustrant le Canadien et une autre la Canadienne. Ces œuvres démontrent de la présence du canadianisme dès le début du régime britannique.

[9] Marcel Bellavance, « La rébellion de 1837 et les modèles théoriques de l’émergence de la nation et du nationalisme », p.370.

[10] Marcel Bellavance, « La rébellion de 1837 et les modèles théoriques de l’émergence de la nation et du nationalisme », p.370.

[11] Les femmes sont nécessairement célibataires ou veuves pour avoir le droit de propriété et de vote. Elles étaient les seules femmes de tous les États-moderne détenant le droit de vote à l’époque. Les Canadiennes perdent ce privilège lorsque la nation canadienne-française devient minoritaire au Canada.

[12] Marcel Bellavance réfère à la bourgeoisie créole pour identifier les bourgeois d’origine européenne vivant dans la colonie dans Marcel Bellavance, « La rébellion de 1837 et les modèles théoriques de l’émergence de la nation et du nationalisme », p.371.

[13] La population anglophone comprend les dirigeants politiques, les militaires, les loyalistes et la population immigrante britannique installés au Bas-Canada au début du XIXe siècle.

[14] Marcel Bellavance, « La rébellion de 1837 et les modèles théoriques de l’émergence de la nation et du nationalisme », p.373.

[15] Il est intéressant de noter ici que la tyrannie fait partie du vocable nationaliste au début du XIXe siècle. Voir Yvan Lamonde, « Lexique nationalitaire de Papineau », Signé Papineau, la correspondance d’un exilé.

[16] « Durant cette année, plusieurs sociétés nationales, tant du côté patriote que loyaliste, verront le jour » : Société Saint-Jean-Baptiste, la St-Georges Society, la St-Andrew Society, la St-Patrick’s Society et la German Society. (Cauchy, 13). Ces formations nationales organisent des rassemblements populaires, des célébrations et des assemblées. Ces regroupements politiques et sociaux encouragent la formation de militants plus radicaux qui contribuent éventuellement aux soulèvements de 1837-1838.

[17] Clairandrée Cauchy, « Les Loyalistes et les Rébellions de 1837-1838 », Histoire Québec, vol.5, no2, 1999, p.13.

[18] Clairandrée Cauchy, « Les Loyalistes et les Rébellions de 1837-1838 », p.13.

[19] Clairandrée Cauchy, « Les Loyalistes et les Rébellions de 1837-1838 », p.14.

[20] Yvan Lamonde, « Conscience coloniale et conscience internationale dans les écrits publics de Louis-Joseph Papineau (1815-1839) », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 51, no1, 1997, p.7.

[21] Yvan Lamonde, « Lexique nationalitaire de Papineau », Signé Papineau, la correspondance d’un exilé, Les Presses de l’Université Laval, 2009, p.167.

[22] Yvan Lamonde, « Conscience coloniale et conscience internationale dans les écrits publics de Louis-Joseph Papineau (1815-1839) », p.5.

[23] Le texte d’Yvan Lamonde est la source principale pour cette section.

[24] Yvan Lamonde, « Conscience coloniale et conscience internationale dans les écrits publics de Louis-Joseph Papineau (1815-1839) », p.10.

[25] Yvan Lamonde, « Conscience coloniale et conscience internationale dans les écrits publics de Louis-Joseph Papineau (1815-1839) », p.6.

[26] Papineau se perçoit comme un sujet anglais dans l’écrit : 11 février 1818, Le Spectateur canadien, 7 mars 1818.  Source : Yvan Lamonde, « Conscience coloniale et conscience internationale dans les écrits publics de Louis-Joseph Papineau (1815-1839) », p.8.

[27] Yvan Lamonde, « Conscience coloniale et conscience internationale dans les écrits publics de Louis-Joseph Papineau (1815-1839) », p.9.

[28] Yvan Lamonde, « Conscience coloniale et conscience internationale dans les écrits publics de Louis-Joseph Papineau (1815-1839) », p.13.

[29] Otto Bauer dans Marcel Bellavance, « La rébellion de 1837 et les modèles théoriques de l’émergence de la nation et du nationalisme », p.370.

[30] N. Bobio, Op. cit. Marcel Bellavance, « La rébellion de 1837 et les modèles théoriques de l’émergence de la nation et du nationalisme », p. 370.

[31] Francis-Paul Bénoit, La démocratie libérale, dans Marcel Bellavance, « La rébellion de 1837 et les modèles théoriques de l’émergence de la nation et du nationalisme », p. 370.

[32] Marcel Bellavance, « La rébellion de 1837 et les modèles théoriques de l’émergence de la nation et du nationalisme », p.374.

[33] Yvan Lamonde, « Lexique nationalitaire de Papineau », Signé Papineau, la correspondance d’un exilé, p.162.

[34] L’analyse du nationalisme de Marcel Bellavance dans « La rébellion de 1837 et les modèles théoriques de l’émergence de la nation et du nationalisme », p 396, avance que le  nationalisme canadien respecte le modèle  du « nationalisme libéral occidental classique » de M. Hroch, K. Deutsch et Gellner.

[35] Inspiré de Marcel Bellavance dans « La rébellion de 1837 et les modèles théoriques de l’émergence de la nation et du nationalisme », p 396.

[36] Michel Ducharme,  «  Penser le Canada : la mise en place des assises intellectuelles de l’État canadien moderne (1838-1840) », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 56, no 3, 2003, p. 370.

[37] Montesquieu dans Michel Ducharme, «  Penser le Canada : la mise en place des assises intellectuelles de l’État canadien moderne (1838-1840) », p. 376.

[38] Michel Ducharme, «  Penser le Canada : la mise en place des assises intellectuelles de l’État canadien moderne (1838-1840) », p. 380.

[39] Michel, Ducharme, «  Penser le Canada : la mise en place des assises intellectuelles de l’État canadien moderne (1838-1840) », p. 381.

[40] S. Mill dans Michel Ducharme, «  Penser le Canada : la mise en place des assises intellectuelles de l’État canadien moderne (1838-1840) », p. 382. Selon Ducharme, S. Mill avance que dans le cas où l’assimilation soit impossible qu’il vaille mieux former deux fédérations.

[41] Ducharme, Michel, «  Penser le Canada : la mise en place des assises intellectuelles de l’État canadien moderne (1838-1840) », p. 385.

[42] Louis Rousseau, « Grandeur et déclins des églises au Québec », Cité , vol. 3, no 23, 2005.

[43] Jacques Cartier a retenu l’attention d’un archiviste amateur, J.-B. Faribault, qui collectionne et affectionne les archives publiques canadiennes-françaises ses plans d’élever un monument élégant en la mémoire de ce héros national qui a hiverné en 1535-1536 ont sombré dans l’oubli suite aux crises économiques et politiques caractérisant la décennie.

[44] Alan Gordon, « Heroes, History, and Two Nationalism : Jacques Cartier », Journal of the Canadian Historical Association /Revue de la Société historique du Canada, Vol. 10, no1, 1999, p. 84.

[45] Alan Gordon, « Heroes, History, and Two Nationalism : Jacques Cartier », p. 88.

[46] Cette façon d’analyser la langue (langue de culture et langue de civilisation) est présentée dans le texte suivant : Joseph-Yvon Thériault, « Langue et politique au Québec : Entre mémoire et distanciation », p.115-127.

[47] Joseph-Yvon Thériault, « Langue et politique au Québec : Entre mémoire et distanciation », p.119.

[48] Lacombe dans Joseph-Yvon Thériault, « Langue et politique au Québec : Entre mémoire et distanciation », p.122.

[49] Jan Erk, « Le Québec entre la Flandre et la Wallonie : Une comparaison des nationalismes sous-étatiques belges et du nationalisme québécois » Recherche sociographiques, vol. 43, no 3, 2002, p. 500.

[50]Jan Erk, « Le Québec entre la Flandre et la Wallonie : Une comparaison des nationalismes sous-étatiques belges et du nationalisme québécois », p. 512.

[51] Jan Erk, « Le Québec entre la Flandre et la Wallonie : Une comparaison des nationalismes sous-étatiques belges et du nationalisme québécois », p. 512.

[52] Jan Erk, « Le Québec entre la Flandre et la Wallonie : Une comparaison des nationalismes sous-étatiques belges et du nationalisme québécois », p. 513.

[53] Jan Erk, « Le Québec entre la Flandre et la Wallonie : Une comparaison des nationalismes sous-étatiques belges et du nationalisme québécois », p. 513.

[54] Jacques Godbout, « La conversion préalable », Liberté, vol.4, no 21, 1962, p.124.

[55] Louis Balthazar, « Le nationalisme de René Lévesque », Québec français, no 69, 1988, p.83.

La quête pour les sources primaires

Le travail dans les archives m’apprend  énormément sur le peuplement des cantons. J’apprends à lire les actes notariés et les rôles d’évaluation fonciers dernièrement. Je suis tellement enthousiaste de l’histoire qui se révèle dans ces documents de sources primaires. Ils expliquent entre autre le mode d’accès à la propriété des femmes et leur rôle dans le maintien du patrimoine familial. Ils posent aussi problème sur la complexité des transactions des entrepreneurs sur leurs biens fonciers. Il y a aussi tellement de sujets qui s’expliquent avec ces sources. Mon enquête a même surpris monsieur Bruce Elliot quand je lui ai révélé quelques faits trouvés sur le développement des scieries à Deschênes avant 1857.

De ces démarches, je procède à la production de l’histoire avec des traces de notre patrimoine. J’organise mes sources primaires, mes images numérisées et mon contenu sur Google Site. Il est en quelque sorte le brouillon de mon plan et de mon travail. Je me prépare ainsi à créer et à organiser mon site Web. Google Site est un  outil qui me permet d’avoir au même endroit mes nombreux documents. J’utilise déjà cet outil pour placer le contenu de mes cours pour mes élèves. L’avantage de Google Site réside dans la facilité d’accès à nos ressources de n’importe quel endroit où il est possible d’accéder à son compte Gmail. Je ne le partage pas tant et aussi longtemps que je n’ai pas obtenu tous les droits d’utilisation sur les images que j’utilise.

J’ai aussi eu une belle rencontre avec une résidente de Deschênes en fin de semaine. Elle m’a partagée longuement sur des anecdotes qui se racontent sur l’histoire de Deschênes. Elle a aussi pris le temps de m’identifier des résidences qui occupaient autrefois des commerces dans Deschênes : le cordonnier, la mercerie, le bureau de poste… Elle m’a laissé une copie de son acte notarié. Il se révèle que sa maison est aussi construite sur le homestead R & W Conroy à Deschênes. Sa maison est aussi construite sur les terrains de l’ancienne usine de Nickel qui a employé jusqu’à deux miles ouvriers au début du 20e siècle.L’acte notarié de la famille Rivet-Robinson est une piste de solution permettant d’élargir ma compréhension des réalités du développement du Homestead R & W Conroy au début du 20e siècle.

Au centre régional des archives de l’Outaouais, Marc, l’archiviste de la BAnQ est une personne ressource qui m’aide à mieux saisir les éléments contenus dans les actes notariés. Il a cette connaissance de la terminologie et ce flair pour dénicher les informations dont j’ai besoin. Il me questionne sur des éléments importants à retenir dans ma quête. Je suis soulagée , car je suis sur la bonne piste.  Il y a encore les titres de la maison du Homestead qui demeurent à préciser et j’ai la chance que Marc  me donne un coup de main avec mon enquête dans les actes notariés provenant du village et à trouver les numéros des lots sur l’ensemble du territoire de l’ancien homestead.

La semaine passée, l’histoire de Deschênes se percevait trop grande pour mon travail pratique et trop vaste pour encadrer mon travail d’essai de la session prochaine. Ma visite aux archives aujourd’hui et les liens qui s’établissent ont contribué à faire grandement avancer ma démarche de recherche. Je n’ai pas eu le temps de poursuivre mon enquête du fond Conroy et des dossiers pour voir à caractériser la maison du Homestead à la porte d’entrée du village de Deschênes. J’ai cependant la chance de travailler tout près du centre des archives de l’Outaouais. Mon horaire me laisse aussi le temps d’y retourner quelques fois encore au courant de la semaine. Les liens qui se tissent autour du développement de ce parcours sont aussi pour moi extraordinaires. Il se démontre un grand esprit de collaboration pour dénicher cette histoire méconnue.

Les belles découvertes que j’ai faites cette semaine ne font que confirmer mes choix. Ainsi, le parcours du patrimoine vise à mettre en valeur ces ressources que j’ai dénichées pour laisser la personne qui s’y intéresse le temps de faire sa propre enquête pour reconstruire l’histoire du village de Deschênes à partir de son patrimoine. Ce parcours du patrimoine cherche à partager cet esprit d’enquête pour apprendre l’histoire. Dans le cadre de cette activité pratique, je veux placer en ligne des éléments du patrimoine relatant le contexte du village dans lequel s’établit mon arrière-grand-père Tremblay au début du 20e siècle et à imaginer le quotidien de ma grand-mère maternelle à Deschênes.

Je vous permets enfin de vous faire une image du lieu de cette histoire. Je vous offre ici une vue aérienne du village en 1927.  Au centre de la photo,  la porte d’entrée du village qui me donne tant de problème à caractériser est située près du garage de wagons de tramway près des voies ferrées. L’usine de nickel est encore perceptible près de la rivière des Outaouais. En arrière-plan vous pouvez voir à l’horizon les villes de Hull et d’Ottawa. L’usine est détruite pas longtemps après la prise de cette photo.

J’ai obtenu mes premiers droits d’utilisation de quatre vues aériennes différentes aujourd’hui de la ville de Gatineau. Je peux les utiliser dans un but éducatif sur l’histoire de Deschênes et de suivre les conditions d’utilisation. Vous pouvez ainsi commencer à imaginer le lieu de ce parcours du patrimoine en devenir.

Voici alors une première image à insérer dans mon parcours du patrimoine :

Photographie aérienne du village de Deschênes, 3 juin 1927

Photographie aérienne du village de Deschênes, 3 juin 1927
Photo no 30, Crown copyright, NAPL, photo HA 277-77
Fonds du Secteur territoire de la Ville d’Aylmer – Urbanisme
Ville de Gatineau
A012

L’histoire, l’apprentissage et le blogue

L’histoire est une discipline de la pensée. Elle s’imagine et elle se ressent. Au fil de mon expérience, l’histoire et le patrimoine sont devenus des points de rencontre afin de permettre à mes élèves de revivre dans leur imaginaire le passé. C’est aussi au fil de cette expérience qu’il m’est devenu important de poursuivre mes études et de développer mes propres compétences d’historienne. Ce blogue devient alors pour moi un point de convergence de mon cheminement dans la discipline et de mon expérience dans la diffusion de l’histoire.

Ce blogue présente trois pages distinctes qui permettent de suivre ce cheminement d’apprentissage que j’ai entrepris il y a déjà quatre ans. Il présente l’amorce de mon sujet d’essai Parcours de découverte du patrimoine à partir de l’histoire de la famille Tremblay de Deschênes pendant la première moitié du XXe siècle sur la page Patrimoine d’un village. Cette page vous présente l’ancien village ouvrier et industriel de Deschênes qui fait maintenant partie de la ville de Gatineau. Je reprendrai alors en partie les travaux entrepris dans mon cours Méthodologie et recherche en histoire la session dernière. L’objectif vise surtout à monter un parcours du patrimoine qui éventuellement, s’intègrera à une situation d’apprentissage et d’évaluation en histoire en quatrième secondaire.

Le Journal de bord est le point de réflexion sur mes propres apprentissages en histoire. Il est aussi le lieu qui me permet de pousser plus loin mes acquis et mes péripéties pendant la réalisation de ce beau projet. C’est ici que les lecteurs et les lectrices peuvent connaître davantage les arrière-pensées qui m’ont amenée vers mes différentes productions et le développement du présent travail de session.

La page Pédagogie est l’endroit pour voir comment mes apprentissages se transposent en salle de classe. Je construis des sites Web pour mes élèves et j’utilise les TIC en classe. C’est alors sur cette page que vous vous familiarisez avec les sous-entendus derrière ces productions. J’y placerai différents projets que je vis et que j’aie vécu avec mes élèves. Il se trouve aussi des productions Web réalisées pour ou avec les élèves.

Enfin, pour ceux et celles qui me connaissent, ils savent que j’ai de la difficulté à me tenir qu’à un seul projet. J’ai alors trouvé l’endroit où se s’associent mes intérêts et mes passions pour l’histoire, le patrimoine et l’éducation. Il en advient que je partage ainsi la croyance que l’histoire est plus qu’une gymnastique de la pensée. Il est permis de croire qu’elle peut se revivre dans l’imaginaire, faire réfléchir et émouvoir en suivant les traces de son patrimoine. Il se reconnaît dès lors que la petite histoire soulève des questions qui nous rapportent à la grande histoire. Cette histoire près de chez nous est alors un lieu qui amène l’élève à vouloir comprendre davantage ce qui se réalise et qui se vit en  classe d’histoire au secondaire.