L’influence de Robert Conroy en Outaouais

L’influence de Robert Conroy en Outaouais

L’arrivée de Robert Conroy en Outaouais

Dès son arrivée à Aylmer durant les années 1830, Robert Conroy se tisse des liens avec les hommes d’affaires et les propriétaires terriens de l’ouest du canton de Hull. En 1837, Robert Conroy qui est né en 1811 à Magherafell, Comté de Derry, Irlande[1] épouse Mary McConnell. Cette noce associe Robert Conroy à une famille pionnière bien établie dans le canton de Hull. Il n’y a que des hypothèses pour expliquer la venue de Robert Conroy, cependant Gourley affirme que son lieu d’origine est son « calf ground[2] » où l’économie repose surtout sur l’agriculture et les grandes propriétés terriennes réservées principalement à l’élite protestante.

Au cours des années 1830, il s’établit dans la petite communauté riveraine à l’ouest du lac Deschênes sur le lot 21 du rang 2 de Charles Symmes, le neveu de Philémon Wright. Dès son arrivée à Aylmer, Robert Conroy se tisse des liens avec les hommes d’affaires et les propriétaires à l’ouest du 2e rang du canton de Hull. « En louant un hôtel de Charles Symmes [fondateur d’Aylmer] et en épousant une McConnell, Robert Conroy fut dès le début en contact étroit avec l’élite locale naissante[3] ».

À son arrivée dans le canton de Hull, Robert Conroy est témoin du déclin du commerce de la fourrure au profit de l’industrie du bois[4]. Il prend à sa charge l’hôtel de Charles Symmes et l’aménage avec son épouse Mary McConnell. Robert Conroy se place alors en position avantageuse pour entretenir des liens privilégiés contribuant ainsi à l’essor économique et politique de l’Outaouais. En plus de s’associer aux grands propriétaires fonciers et marchands de la famille McConnell, Robert Conroy établit des relations durables avec Charles Symmes et John Egan dans diverses entreprises de développement local allant de la voirie, au transport et au développement manufacturiers.

Au cours des années 1840, il devient évident que la famille Conroy est au centre des activités des aspirants bâtisseurs de l’ouest canadien veillant autant à l’essor de leur communauté qu’à établir un réseau de communication efficace favorisant leur localité dans la Province du Canada. « D’un autre point de vue cependant, les modes d’immigration, de colonisation et d’activité économique donnent lieu à des positions et des priorités distinctes qui, à leur tour, sont aussi bien source de conflit que de coopération[5] ». Les communautés sur les deux rives de la rivière des Outaouais rivalisent hardiment leur position stratégique, économique et politique dans la province coloniale[6]. Les bâtisseurs d’Aylmer se joignent alors en un réseau local et interfamilial pour établir des relations commerciales et politiques avec les marchands et les politiciens de la région de l’Ottawa (Outaouais), de Montréal et de la Grande-Bretagne.

Les débuts d’Aylmer au Symmes Landing

Robert Conroy gère avec Charles Symmes diverses entreprises de la communauté naissante. Une première route est construite en 1820. Elle relie déjà les installations de Philemon Wright au débarcadère naturel paisible du lac Deschênes sur la rivière des Outaouais en amont des trois portages des chutes Chaudières. Les Entreprises Philemon Wright et fils y ont installé la ferme Chaudière sur les rives du lac Deschênes. Les Wright ne priorisent pas le développement de cette grande ferme de l’ouest se concentrant davantage sur leurs installations aux chutes des Chaudières. Au décès de Philemon Wright fils en 1821, Charles Symmes, neveu du fondateur du canton de Hull, se voit confier le développement de la ferme Chaudière.

L’état de la route entre les chutes et la ferme Chaudière laisse à désirer éloignant ainsi Charles Symmes de la sphère d’influence de son oncle Philemon Wright. Ce dernier lui vend le lot 21 sur le 2e rang du canton de Hull menant directement au bout de ce chemin qui conduit vers l’ouest au lac Deschênes. Charles Symmes ne tarde pas à mettre en valeur son lot où affluent de plus en plus les voyageurs et la main d’oeuvre en transit sur l’Outaouais s’embarquant sur les nouveaux bateaux à vapeur au débarcadère qu’on appelle le Symmes Landing («L’Abord-à-Symmes »)[7]. L’acquéreur repaie les sommes exigées pour l’acquitter de sa dette, il obtient la quittance sur son hypothèque de son oncle.

Au cours de la visite de Joseph Bouchette, l’arpenteur général du Bas-Canada dans le canton de Hull en 1825, les environs de l’Abord-à-Symmes retient davantage son attention. Il suggère le site pour l’établissement du premier village du canton de Hull surclassant les propriétés de Philémon de Wright et fils aux chutes des Chaudières et au nord-est du canton de Hull.

Il demeure que Charles Symmes n’est pas seul dans ses entreprises au lac Deschênes à l’ouest du canton de Hull. Il s’associe à des partenaires faisant déjà affaires sur les rives du lac Deschênes. «Bien que Charles Symmes peut être à bon droit considéré comme le fondateur de la ville d’Aylmer, il n’en est pas moins acquis que la Compagnie de la Baie d’Hudson faisait alors des bords du lac Deschênes le point de départ de tout l’approvisionnement de ses postes de l’Outaouais[8] ». Symmes joue alors un rôle important dans le transport de la marchandise vers les postes de traite et les chantiers de l’industrie forestière naissante. Il faut aussi admettre que l’Abord-à-Symmes croît en un lieu de commerce et de transport imposant se maintenant à l’extérieur de la sphère d’influence des Wright dans le canton de Hull.

En 1831, ce futur village obtient le premier bureau d’enregistrement foncier qui est une victoire élargissant son influence et son rôle administratif de la communauté dans le comté d’Ottawa. C’est ainsi que l’on commence à nommer cette localité voisinant la ferme Chaudière des Wright en l’honneur du nouveau gouverneur du Bas-Canada, lord Matthew Whitworth-Aylmer[9]. C’est pendant cette époque qu’arrive Robert Conroy dans la région. Et encore une fois en 1832, la croissance d’Aylmer est remarquée par l’arpenteur Joseph Bouchette qui décrit ainsi le développement de cette communauté:

« A road from Chaudiere Lake, cutting at right angles the Britannia Road, leads into the back settlements, where, of course, no good roads can at present be expected: on this road few settlements are to be seen beyond the 4th and 5th ranges, from which to the 3rd range the farms progressively increase and towards the Chaudiere Lake the road passes apparently through an old-settled country [10] ». 

Symmes ne tarde pas à mettre en valeur sa propriété riveraine et à tracer les premières rues de son établissement. « Travailleur et ambitieux, il comprend l’importance de cet emplacement, à l’endroit où les voyageurs s’embarquent pour naviguer plus à l’ouest sur la « grande route » qu’est la rivière des Outaouais[11] ». Symmes s’associe à Robert Conroy et ils offrent alors des services variés aux voyageurs en transit allant de services de transport, de la vente au détail et à l’hébergement.

« Le peuplement des deux rives de l’Outaouais a fait multiplier le nombre d’embarcations qui empruntaient ce cours d’eau, et le débarcadère est devenu un point obligé pour ceux qui s’aventuraient en amont de la Chaudière[12] ». Ainsi, Aylmer se trouve à l’épicentre du transport entre l’est et l’ouest de la Province du Canada. L’augmentation du transport de la marchandise et du flux migratoire combinée aux succès des entrepreneurs d’Aylmer contribue à attirer des artisans, des journaliers et surtout, d’autres jeunes hommes ambitieux ayant un réseau d’influence avec les marchands du Bas-Canada. « Symmes Landing prit vite figure de port de mer, alors qu’il n’était guère question de Bytown, encore moins de Hull[13] ».

L’établissement de Robert Conroy à Aylmer

L’arrivée de Robert Conroy dans la région coïncide alors avec l’introduction de la vapeur sur la rivière des Outaouais. « Les bateaux à vapeur sillonnent de plus en plus les cours d’eau, commençant d’abord par les routes du lac Deschênes en 1833 et celles du lac des Chats en 1836[14] ». Robert Conroy ne tarde pas à investir dans la Upper Ottawa Steamboat Company[15]. Les premiers bateaux à vapeur permettent le passage d’un nombre croissant d’immigrants et de marchandise approvisionnant les postes de traite de la Baie d’Hudson et les chantiers forestiers en amont des Chaudières. « Ce service de bateaux à vapeur va littéralement lancer le développement d’Aylmer[16] ».

« Le service des vapeurs donna un grand coup d’épaule à l’essor commercial d’Aylmer dans les années 1830 ». L’essor économique repose sur la volonté de son élite à se maintenir au centre du réseau de communication entre l’arrière-pays et l’Est canadien sur la rivière des Outaouais. À l’époque, Aylmer est d’ailleurs un lieu de transit majeur entre l’est et le Nord-ouest américain, et ce, jusqu’à l’introduction du chemin de fer au milieu du 19e siècle. Les commerces et les premières manufactures voient aux besoins des migrants en transit vers l’ouest. Les services de transport se sont multipliés avec la croissance de la population et la permanence de l’établissement le long du chemin d’Aylmer. « La vocation d’Aylmer comme lieu de transbordement de marchandises accéléra son développement. La route d’Aylmer, lien entre Aylmer et Hull, devient l’axe le long duquel s’établirent les premiers colons[17] ».

La vapeur transforme cette communauté en modifiant les services de transport ou en fournissant l’énergie nécessaire aux premières manufactures, car Aylmer ne peut compter sur les forces hydrauliques des eaux calmes du lac Deschênes.  La vapeur contribue ainsi à la croissance des premières manufactures à Aylmer. En 1839, Robert Conroy se joint à John Egan, Charles Symmes et Harvey Parker en investissant dans la construction d’un moulin à farine fonctionnant à la vapeur, le Aylmer Bakery[18]. Les moulins à vapeur locaux fournissent les marchandises nécessaires aux travailleurs sur les chantiers et aux immigrants arrivant de Montréal s’établissant sur les terres du bassin des rivières Rideau et des Outaouais. Les premières scieries se prévalent aussi de cette énergie à Aylmer. « Si la ville d’Aylmer fut à son origine le pied-à-terre des travailleurs de la forêt, elle n’en eut pas moins ses propres scieries dont l’importance n’était alors certes pas discutable[19] ». En 1841, Aylmer compte alors 500 habitants, quatre magasins généraux, autant d’hôtels, deux boulangeries, une tannerie, une école, une église et un journal[20].

Les Auberges Conroy à Aylmer

Robert Conroy s’établit au premier auberge d’Aylmer déjà construit par les Wright pour Charles Symmes en 1822[21]. En 1834, Conroy acquiert son premier homestead[22] comprenant l’auberge d’Aylmer (Symmes), le quai de débarquement et le magasin au débarcadère du lac Deschênes[23]. Robert Conroy exploite ainsi cette confortable auberge de pierre riveraine[24] et il entreprend, la même année, la construction de son propre hôtel, la fameuse Hôtel British [25]. L’Auberge Symmes et l’hôtel British sont toujours des plus anciens bâtiments marquant le début du développement à Aylmer. À elle seule, l’hôtel British compte plusieurs bâtiments, dont l’auberge originale, l’ancienne résidence des Conroy et l’écurie en arrière. En fait, l’ensemble du bâtiment est le plus ancien hôtel canadien exploité à l’ouest de Montréal. Sur place, le voyageur bénéficie des services de location de chevaux et de voitures. À l’hôtel, il s’offre un service de diligences «confortables» opéré par Moses Holt reliant dès 1840 les auberges Conroy à Aylmer au débarcadère de Hull[26].

Alors, en plus d’être partenaire et un actionnaire dans l’établissement des manufactures et des services de transport à Aylmer, les affaires hôtelières placent la famille Conroy au cœur des activités sur l’Outaouais. En tant que Tavern Keeper[27], Robert Conroy élargit son réseau d’influence. L’hôtel British est un haut lieu d’activités dans le village d’Aylmer, servant tantôt de lieu d’affaires, d’église, d’école, de salle d’assemblée au premier conseil municipal et de Cour supérieure du district de l’Ottawa pendant son projet de construction. La famille Conroy vient qu’à cumuler un ensemble imposant de biens immobiliers en Outaouais au 19e siècle[28].

À partir de 1851, le couple Conroy loue leurs opérations hôtelières. La famille Conroy maintient toujours ses intérêts dans leurs hôtels[29] qui demeurent dans leur inventaire immobilier jusqu’en 1902. Les hôtels Conroy sont un endroit de rencontre autant pour les pourparlers économiques qu’un lieu d’actions politiques dans la vallée de l’Outaouais au 19e siècle. Cette situation assure ainsi à la famille Conroy un avenir politique et un rôle économique d’importance dans la région.

L’influence de Robert Conroy dans l’industrie du bois

Au départ Robert Conroy ne détient aucune limite forestière malgré qu’il soit un des grands négociants ramenant de vastes radeaux de bois de l’ouest vers Montréal au cours des années 1840 et 1850[30]. Robert Conroy se hisse graduellement une place en tant que négociant et marchand du bois dès 1842[31]. Il tire profit de concessions dans la vallée de la Madawaska vers 1840 et de la région de Chalk River en 1850 sur la rive sud de la rivière des Outaouais[32]. Il établit un quai d’embarquement à la pointe de Bonnechère, une région développée par son partenaire John Egan. Cette époque coïncide avec le moment où la famille Conroy se concentre davantage sur leurs activités de bois et de transport en Outaouais[33].

À Aylmer, l’importance du bois se perçoit dans les premiers plans illustrant l’évolution de la communauté à sa fondation où « l’utilisation des terrains dans le triangle formé par Front, Eardley et Charles, bien qu’une bonne partie demeure inhabitée à cause de l’empilage de bois qui occupe d’importantes superficies[34] ». Ce triangle est derrière la rue Principale qui mène au débarcadère Symmes. La rue Principale est réservée aux commerces et aux grandes demeures prestigieuses de l’élite sur le chemin Britannia (Aylmer) qui descend du troisième rang vers l’ouest à la limite des premier et deuxième rangs du canton de Hull.

Le chemin Britannia se concentre alors en un lieu de résidence de l’élite de l’Outaouais. «La majorité d’entre eux s’est fait remarquer par son énergie et sa place enviable et a laissé de superbes résidences de pierre qui constituent un caractère spécial et significatif de l’histoire économique de l’endroit[35] ». En 1855, la famille Conroy aménage une des résidences de pierre des plus prestigieuses à Lakeview au coeur du village à une distance de marche de leurs hôtels sur la rue Principale à Aylmer. « Lakeview témoigne de la prospérité de Conroy[36] ».

La famille Conroy obtient leur deuxième homestead sur le lot 15-a, rang 1 dans le canton de Hull en 1857. Ce homestead devient leur lieu de développement industriel et d’innovation technologique mieux connu sous le nom de Deschenes Mills. Robert Conroy acquiert ensuite du Shérif Louis M. Coutlée le lot 15-b sur lequel il y a une ferme et une scierie aux rapides de Deschênes en 1866[37]. Il y a aussi une fabrique de lainage vraisemblablement un moulin à foulon construit par Ithamar Day. Robert Conroy y fait construire un moulin à farine et son épouse Mary y développe une grande ferme dans les traditions de la famille McConnell dans le canton de Hull. L’influence de Robert Conroy dans l’industrie du bois de la région est indéniable malgré qu’il possède peu de titres de concession. Cette notice publiée dans le Aylmer Times, le 22 août 1856 prouve en partie de l’influence de Robert Conroy dans l’industrie forestière de la région de l’Outaouais:

Ran Away (Aylmer Times, 22 August 1856)

Public Notice is hereby given, that Francis Hilaire, Joseph Perrin, Noah Fortier, and M.A Fortier, have absconded from my employment, while the term for which they were engaged, is yet inexpired. Any person HIRING or EMPLOYING THESE MEN, will be prosecuted by the Subscriber.

Robert Conroy[38]

Le développement des réseaux de communication et de transport

Les entreprises Philemon Wright et fils investissent dans la construction de la première route reliant l’est à l’ouest du canton. « En 1818, Wright fit construire une route de Hull à Aylmer, à laquelle il donna le nom de chemin Britannia, sans doute pour affirmer son loyalisme que certains pouvaient peut-être suspecter[39] ». Le décès de Philemon Wright fils en 1821 arrête subitement les investissements à l’ouest du canton de Hull. Cette situation vient aussi bouleverser l’idée de la petite colonie reconnue pour la coopération des associés dans l’établissement du Great Township of Hull au début du 19e siècle. La majorité des Associés sont établis le long des premiers et deuxième rangs à l’ouest des établissement de Philemon Wright. Se plaignant du pauvre état des routes permettant de se déplacer, les concessionnaires de l’ouest du canton s’organisent et ils fondent la société par actions The Bytown & Aylmer Union Turnpike Company [40]. Cette société dont fait aussi partie John Egan, Joseph Aumond, Richard McConnell et Robert Conroy, achève la construction du chemin Britannia (chemin d’Aylmer) menant vers l’ouest du canton de Hull au lac Deschênes en 1850[41].Cette entreprise de voirie relie le débarquement des chutes des Chaudières près du nouveau pont d’Union au village d’Aylmer. Les actionnaires font installer deux postes de péage pour financer les frais de construction et d’entretien de cette route macadamisée et de gravier.

Les routes transversales au chemin Britannia

Les frères McConnell qui s’amènent de Québec avec le groupe d’associés de Wright prennent possession de plusieurs lots sur les rangs 1 et 2. Ils tracent le premier chemin permettant de contourner les trois portages des Chaudières. Ayant plus l’allure d’un sentier, le McConnell Lane[42] traverse les fermes de William McConnell sur le lot 14, rang 1 à l’est pour atteindre la ferme de son frère James McConnell à la limite ouest du lot 15 aux rapides de Deschênes. Ce sentier offre accès au magasin de William McConnell sur le lot 14, rang 1 qui sert surtout aux voyageurs et aux résidents.[43]

Joseph Bouchette écrit au sujet des activités de développement entrepris par les frères McConnell sur le premier rang du canton de Hull dans le dictionnaire topographique du Bas-Canada en 1832 : « lot 14 in the range also affords an advantageous site for a village, which might be built at the junction of two roads, near which there is a saw-mill and also a tolerably well-cultivated farm[44] ». Ainsi, le fils de James McConnell, Richard voyant les limites du réseau de transport à l’ouest des chutes Chaudières, s’associe rapidement au projet de la construction de la route macadamisée.

Jusqu’en 1831, la ferme voisine est développée par Ithamar Day installé sur le lot 15 aux rapides Deschênes. Cette ferme sur le rang 1 est traversée par une route transversale au chemin Britannia tracé à la limite des premier et deuxième rangs du canton de Hull. « Son intersection avec le chemin d’Aylmer formait un carrefour achalandé qui était considéré comme le cœur de la municipalité[45] ». Cette route nommée le chemin Deschênes (Vanier) mène à la scierie et au poste de traite de ce marchand indépendant et ancien négociant de fourrure de la Compagnie du Nord-Ouest.
Le chemin Deschênes partage alors le lot 15, rang 1 en deux à partir des rapides, Il remonte vers le chemin Britannia au nord jusqu’aux pieds des collines de la Gatineau au chemin de la Montagne.

L’intersection des chemins Deschênes et Britannia (Vanier) connaît une affluence qui est d’abord conditionnée par le mouvement migratoire et le déplacement de la main d’œuvre dans le canton de Hull. L’industrie du bois attire plus de 25 0000 à 30 0000 hommes dus à l’accroissement de la demande pour cette matière ligneuse[46]. Louis Taché ajoute que « le premier mouvement de colonisation et d’exploitation forestière se fit dans la direction tant de la ville d’Aylmer que du chemin de la Montagne[47] ». Le chemin Deschênes débutant sur le lot 15, rang 1 du canton de Hull devient alors un lieu marquant l’essor de la colonisation, des voies de transport, du commerce et des premières industries sur la rivière des Outaouais.

Le souci du développement du réseau de communication vise à rentabiliser le transport des matériaux et les provisions nécessaires à la construction et à l’exploitation des ressources (traite de fourrures, industrie du bois, agriculture)[49]. « Parmi ces dirigeants locaux se trouvent également les gros exploitants qui s’engagent à fournir, chaque année, des quantités déterminées de bois d’œuvre et de douves pour les trains de bois en direction de Québec[50] ». Robert Conroy joue aussi un rôle important dans le recrutement de la main-d’œuvre et dans l’établissement des colons sur les deux rives de la rivière des Outaouais[51]. Il est de ces bâtisseurs voulant rendre la région plus attrayante afin de rentabiliser ses divers investissements.

Les mystères du pont de Deschênes

Menacé par le chemin de fer qui s’amène à Bytown par la rive sud de la rivière des Outaouais, Conroy acquiert l’ensemble du lot 15 et le lot 16 sur le rang 1 du canton de Hull et le lot 26, rang 1 du canton de Carleton à Nepean sur la rive sud de la rivière des Outaouais en prévision d’un pont probable aux rapides de Deschênes où il pourrait retirer un revenu des frais de péage en plus de mettre en valeur ses propres industries sur le lot 15 [51,a] . Ces nouvelles acquisitions immobilières de Robert Conroy se trouvent au centre des discussions d’un tracé de chemin de fer sur la rive nord de la rivière des Outaouais. 

« Le 24 octobre 1853, John Egan lance l’idée d’un chemin de fer entre Montréal et Aylmer et adresse une circulaire à cet effet aux intéressés de son comté[52] ». Le chemin de fer permettrait de maintenir le rôle central d’Aylmer en tant que lieu de transit entre l’est et l’ouest canadien en plus d’éloigner les marchands des Chaudières de leur emprise sur le transport du bois. Le chemin de fer ouvrirait ainsi les entreprises des marchands d’Aylmer aux marchés extérieurs. Les marchands ayant collaboré à la construction du chemin macadamisé d’Aylmer reviennent en force avec le projet ferroviaire.

En 1853, une compagnie à charte Montreal & Bytown Railway est formée par des marchands de Montréal dont la majorité est francophone a déjà l’appui de la ville de Montréal, de Terrebonne et du comté du Lac-des-Deux-Montagnes[53]. Leurs efforts sont soutenus par les marchands de bois de la région de l’Outaouais comprenant entre autres Thomas McKay, Nicholas Sparks, Joseph Aumond, John Egan, Charles Symmes et Robert Conroy[54] de Nepean et d’Aylmer.

Le tracé de cette compagnie ferroviaire propose de joindre Montréal à Bytown en passant sur la rive nord de l’Outaouais pour ensuite traverser la rivière près des rapides Deschênes et rejoindre Nepean, ensuite Richmond, Perth et Kingston au Canada-Ouest. À ce point, il y a même des rumeurs qui vantent l’hypothèse que cette ligne pourrait rejoindre l’est et l’ouest du Canada.

Malheureusement, la malchance et les difficultés financières de la compagnie à charte conduisent à l’abandon de la construction de cette ligne de chemin de fer qui n’a réussi qu’à bâtir le tronçon reliant Carillon à Grenville à la fin des années 1850.  Ainsi, l’idée d’un pont entre les cantons de Hull et de Carleton à Nepean ne s’est pas concrétisée. Il demeure que plusieurs tracés de chemin de fer suivent et c’est en 1879 que la compagnie Quebec, Montreal, Ottawa et Occidental Railway est terminée jusqu’à Aylmer[55]. Il se rend aux usines de la famille Conroy installées sur le lot 15-a aux rapides de Deschênes.

Le Pontiac, Pacific Junction Railway (PPJR) prend le relais d’Aylmer jusqu’au comté du Pontiac. « Quelques années plus tard, la vente d’une partie du terrain à la Compagnie de Chemin de fer de Pontiac and Pacific (plus tard la Compagnie Canadien Pacific) et l’établissement de voies ferrées jusqu’à proximité des moulins révèlent un volume de production important dans l’économie régionale ». La PPJR propose de nouveau l’idée d’un pont interprovincial à Deschênes où « il lui sera loisible d’imposer et de recevoir des droits, péages et loyers pour l’usage du pont[56] ». Ce projet de construction propose encore d’unir ainsi le village Deschênes à Nepean à l’ouest d’Ottawa. Il n’y aura aucun pont reliant les deux communautés à Deschênes malgré les nombreuses études et propositions à ce sujet jusqu’en 1980.

Conclusion

À son décès le 5 avril 1868 en tant que maire du village d’Aylmer[57], Robert Conroy est un propriétaire d’hôtels, un négociant de bois, un marchand important en plus d’avoir des parts importantes dans l’établissement du réseau de transport et des meuneries à farine et des scieries aux rapides Deschênes et à Aylmer[58].  À son époque, Robert Conroy est un des hommes des plus influents en Outaouais, il décède la même année que deux autres associés et bâtisseurs d’Aylmer : Charles Symmes et Peter Aylen[59]. Robert Conroy meurt au début de son 2e mandat en tant que maire d’Aylmer en 1868. Cette époque annonce alors une période de profondes transformations dans l’usage des biens fonciers de la famille Conroy et dans la vocation industrielle du village d’Aylmer.


[1] J.M. Gourlay, History of The Ottawa Valley (1896, 2008), new index by Mary Bole (2010), image reprint CD, (Milton, Ontario: Global Heritage Press, 2010), p. 172.

[2] Ibid. ; Je n’ai pu trouver le sens de cette affirmation.

[3] Richard Bégin, L’hôtel British d’Aylmer : au cœur de l’histoire de la Vallée de l’Outaouais », Histoire Québec, Novembre 2004, Volume 10, Numéro 2.

[4] Michael Newton, « Some notes on Bytown and the fur trade », p. 16-17. Michael Newton note que « The McConnell family of Hull withdrew from the fur trade in 1846-1847, so that the HBC now had well-financed « regular opposition », but « petty » traders continued to abound ».

[5] Chad Gaffield, L’histoire de l’Outaouais, Les régions du Québec ; 6, Institut québécois de recherche sur la culture, 1994,  Québec, p.146.

[6] Rivalités politiques et économiques locales : Bytown (Ottawa, Ontario), Nepean (Ontario) sont des villes qui soumettent leur candidatures pour devenir la capitale du siège législatif permanent de la Province du Canada (Canada-Uni). Hull, Buckingham et Ottawa sont ses rivales économiques dans l’industrie du bois. Le complexe des chutes de la chaudière Chaudière entre Ottawa et Hull rivalise avec les entreprises hydroélectriques aux rapides Deschênes.

[7] Ibid.

[8] Louis Taché, Le Nord de l’Outaouais, p. 203.

[9] Manon Leroux,  L’Autre Outaouais, p. 97.

[10] Bouchette, Joseph, Dictionnaire topographique de la province du Bas-Canada, Suvervor-general of Lower-Canada OF THE LIT. AND HIST. SOC. OF QUEBEC, AND CORRESPONDING MEMBER OF THE SOC. OF ARTS AND SCIENCES, LONDON. (LONDON) , Longman, Rees, Orme, Brown, Green, and Paternoster-Row, 1832.

[11] Manon Leroux,  L’Autre Outaouais, p. 97.

[12] Patricia Drew Pommainville, « Les bateaux à vapeur d’Aylmer », Les grands moments d’Aylmer’s Great past times, 150 ans d’histoire à Aylmer Québec 1847-1997, p.30.

[13] Ibid. p. 204. – Aussi voir – 4° — En 1818, l’ancien Ktiné, qui s’appelait Hyatt’s Mill depuis 25 ans, ne mérite plus de porter le nom du fondateur loyaliste Gilbert Hyatt : les notables du hameau, en tête William Bowman Felton, intercèdent auprès du gouverneur du temps pour qu’on rebaptise l’endroit d’un nom qui sonne vraiment londonien, et Lord Sherbrooke condescend à donner son nom à la future métropole des Eastern Townships.5                   Cette simple con- version d’une appellation porte tout un sens. La mode se propage, et plusieurs localités naissantes gagnent aussi de s’orner d’une désignation qui les apparente à la cour royale: Drummondville (en l’honneur du gouverneur Sir Gordon Drummond), Lennox- ville et Richmond (en l’honneur de Charles Lennox, due de Richmond, gouverneur), Charleston (en l’honneur du Prince Régent Charles), Aylmer (en l’honneur du gouverneur Lord Matthew Aylmer), Victoria (en l’honneur de la grande reine), Georgeville (en l’honneur du roi George). Dans – p.236 – « The Eastern Townships Contemplated as a British Stronghold » dans Maurice O’Bready Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 15, n° 2, 1961, p. 230-255.

[14] Gaffield, Chad et al., L’histoire de l’Outaouais, Les régions du Québec ; 6, Institut québécois de recherche sur la culture, 1994,  Québec, p. 110. Robert Conroy est un des premiers investisseurs dans le développement de la compagnie de bateaux vapeurs sur l’Outaouais supérieur connu sous le nom Upper Ottawa Steamboat Company. P154, D6, Fonds de la Famille Conroy, Inventaire après décès de Robert Conroy, 21 juillet 1879, Aylmer, Centre d’archives de l’Outouais, BAnQ.

[15] Robert Conroy détient toujours des parts dans cette compagnie à son décès en 1868. P 154 D6, « Fonds de la famille Conroy, Inventaire après décès de Robert Conroy », Aylmer, 21 juillet 1879, Centre d’archives de l’Outaouais, BAnQ.

[16] Richard Bégin, De l’Auberge Conroy à l’hôtel British, p. 9.

[17] Diane Aldred, Le Chemin d’Aylmer, p. 25.

[18] Richard Bégin, De l’Auberge Conroy à l’hôtel British, p. 25.

[19] Taché, Louis & al. Le Nord de l’Outaouais. Manuel-Répertoire d’Histoire et de Géographie régionales, Le Droit, Ottawa, 1938, p. 206-207.

[20] Lucien Brault, Aylmer d’hier/ Aylmer of Yesterday, Institut d’histoire de l’Outaouais, Aylmer (Québec), 1981, page 26. L’auteur affirme que ces données sont tirées du recensement de 1841.

[21] Richard Bégin, De l’Auberge Conroy à l’hôtel British, p. 24.

[22] P 154 D6, « Fonds de la famille Conroy, Inventaire après décès de Robert Conroy », Aylmer, 21 juillet 1879, Centre d’archives de l’Outaouais, BAnQ.

[23] P 154 D6, « Fonds de la famille Conroy, Inventaire après décès de Robert Conroy », Aylmer, 21 juillet 1879, Centre d’archives de l’Outaouais, BAnQ.

[24] Une publicité dans le journal Bytown Gazette annonce que le Aylmer Hotel (Auberge Symmes) est le village le plus agréable du Bas-Canada le 6 septembre 1837.

[25] Gary Blair, Villes et villages de la région de la Capitale nationale, La Commission de la Capitale nationale, Ottawa, 1975, p. 56.

[26] Richard Bégin, De l’Auberge Conroy à l’hôtel British, p. 24

[27] Parish register for Saint James’s Church, Hull, Lower Canada, covering the years 1831-1853, Parish Register 429, p. 176.

[28] P 154 D6, « Fonds de la famille Conroy, Inventaire après décès de Robert Conroy », Aylmer, 21 juillet 1879, Centre d’archives de l’Outaouais, BAnQ.

[29] La famille Conroy vend leurs établissements hôteliers en 1902. IDENTIFIER DOCUMENT

[30] Traduction libre de cette citation : « Some, such as Robert Conroy, held no limits, but continued to bring rafts to market throughout the 1840s and early 1850s » (Reid, 1990 :lxvi).

[31] Robert Conroy est qualifié de Lumberer dans le registre paroissial de l’Église Saint-James. Parish register for Saint James’s Church, Hull, Lower Canada, covering the years 1831-1853 [Parish Register 429], p. 129.

[32] Richard M. Reid, « Introduction, C. From Timber to lumber », p. 168.

[33] Au baptême de sa fille Charlotte Anne, la mention Tavern Keeper est raillée dans le registre paroissial de l’église Saint James dans Parish register for Saint James’s Church, Hull, Lower Canada, covering the years 1831-1853, Parish Register 429, p. 129.

[34] Pierre-Louis Lapointe, « L’évolution spatiale de la ville d’Aylmer : 1801-1983 », Les grands moments d’Aylmer’s Great past times, 150 ans d’histoire à Aylmer Québec 1847-1997, Musée d’Aylmer et Société d’histoire de l’Outaouais, Hull (Québec), 1997, page 23.

[35] Brault, Lucien, Aylmer d’hier/ Aylmer of Yesterday, Institut d’histoire de l’Outaouais, Aylmer (Québec), 1981, p. 241.

[36] Diane Aldred, Aylmer Québec, Its heritage, son patrimoine, Association du patrimoine d’Aylmer,  Aylmer (Québec), 1989, p. 56.

[37] Guitard, Michelle, Quartier de Deschênes, p. 20.

[38] Richard M. Reid, « Introduction, C. From Timber to lumber », p.172.

[39] Louis Taché, Nord de l’Outaouais, p. 136.

[40] Le 15 novembre 1849, John Egan, Joseph Aumond, Robert Conroy, Richard McConnell s’assemblent à l’hôtel British d’Aylmer et décidèrent de former « The Bytown and Aylmer Union Turnpike Company’ dans l’intention de construire une route macadamisée et de gravier, du pont suspendu Union au quai d’Aylmer » dans Ville d’Aylmer, Symmes Landing, Recherche historique et Évaluation patrimoniale du site de Symmes Landing situé dans la ville d’Aylmer, comté de Hull. Direction du patrimoine du Ministère des Affaires culturelles (Québec) et la division des Affaires publiques de la Commission de la Capitale nationale (Ottawa), 1983, p. 15.

[41] Ville d’Aylmer, Symmes Landing, p. 15

[42] Ibid. p. 54.

[43] Diane Aldred, Le Chemin d’Aylmer, p. 28.

[44] Joseph Bouchette, Dictionnaire topographique de la province du Bas-Canada.

[45] Diane Aldred Le Chemin d’Aylmer, p. 178.

[46] Données tirées du Ottawa Citizen, c. 68 An Appeal to Emigrants, 6 September 1851dans Richard M. Reid, « Introduction, C. From Timber to lumber », The Upper Ottawa Valley to 1855, The Champlain Society in Cooperation With The Ontario Heritage Foundation, Carleton University Press, Ottawa, 1990, p. 167.

[47] Louis Taché, Le Nord de l’Outaouais, p. 203.

[48] Diane Aldred Le Chemin d’Aylmer, p. 178.

[49] Ville d’Aylmer, Symmes Landing, Recherche historique et Évaluation patrimoniale du site de Symmes Landing situé dans la ville d’Aylmer, comté de Hull. Direction du patrimoine du Ministère des Affaires culturelles (Québec) et la division des Affaires publiques de la Commission de la Capitale nationale, 1983, p.12.

[50] Gaffield, Chad et al., L’histoire de l’Outaouais, Les régions du Québec ; 6, Institut québécois de recherche sur la culture, 1994,  Québec, p. p.134.

[51] Richard M. Reid, « Introduction, C. From Timber to lumber », The Upper Ottawa Valley to 1855, The Champlain Society in Cooperation With The Ontario Heritage Foundation, Carleton University Press, Ottawa, 1990, p. 168. Journal Ottawa Citizen ,1851  Annonce retenue par Richard M. Reid démontre « The following gentlemen, resident in the neighbourhood will furnish on application all needful advice and information ; and they have undertaken to give the fullest direction to Emigrants, whether their subject be labour or settlement ; – Joseph Aumond, Esq. Bytown ; Messrs, C & R McDonnel, do ; John Egan & Co., Aylmer ; John Foran, Esq., Robert Conroy, Esq., do ; (…)

[51,a] P 154 D6, « Fonds de la famille Conroy, Inventaire après décès de Robert Conroy », Aylmer, 21 juillet 1879, Centre d’archives de l’Outaouais, BAnQ.

[52] Lucien Brault,  « Aylmer d’hier / of yesterday », 1981, p. 140-141

[53] Jacques Lacoursière, Histoire populaire du Québec, Volume 3, ‪Les éditions du Septentrion, Sillery (Québec), 1996, p. 127 ; Richard M. Reid, « Introduction, C. From Timber to lumber », The Upper Ottawa Valley to 1855, p. lxxxvii-lxviii.

[54] Ibid, tiré du « Ottawa Citizen, 5 apr. 1851 » par Richard M. Reid.

[55] Lucien Brault, Aylmer d’hier, p. 141 ; Chad Gaffield, Histoire de l’Outaouais, p.112.

[56] Lucien Brault, Aylmer d’hier, p.142.

[57] Les témoins de l’acte de décès : Alfred Driscoll, (gendre et époux d’Eleanor Conroy, fille de Mary McConnell et Robert Conroy) et Robert Hugues Conroy, avocat et négociant de bois à Aylmer (fils de Mary McConnell et Robert Conroy). Parish register for Christ Church, Aylmer, Canada West, covering the years 1864-1869 [Parish Register 432].

[58] Anson Gard, Pioneers of the Upper Ottawa and Humors of the Valley – With new Introduction by Ryan Taylor (1999), image reprint CD (Milton, Ontario: Global Heritage Press, 1999, 2009),  page  88.

[59] Robert Conroy, Charles Symmes et Peter Aylen sont aussi enterrés au cimetière de l’Ouest situé sur le chemin Britannia (Aylmer). Dans « 1868 A NOTABLE YEAR », Anson Gard, Pioneers of the Upper Ottawa and Humors of the Valley – With new Introduction by Ryan Taylor (1999), image reprint CD (Milton, Ontario: Global Heritage Press, 1999, 2009), p. 124. Le cimetière de l’Ouest devient la propriété de Mary McConnell dès * . VOIR – Inventaire après décès Mary McConnell.

Sur les traces des cartes anciennes pour percer les mystères de la “Maison Grise” à Deschênes

Beaucoup d’intérêt pour la maison grise à Deschênes

Histoire, patrimoine et éducation

La plus vieille maison du secteur Deschênes se trouve au 84, chemin Vanier, Gatineau. L’emplacement de la maison est difficile à retracer à partir de son numéro actuel de cadastre 3115286 sur le Registre foncier du Québec en ligne(1). Habituellement, c’est à partir de ce numéro que l’on peut retracer l’historique des propriétaires et des occupants d’un bien immobilier. « Selon le système de la publicité foncière, toute transaction immobilière devient publique par son inscription dans le Registre foncier du Québec »(2). Il demeure que le registre foncier arrête les inscriptions de la propriété du 84 Vanier sur le lot 15-a en 1901. Les traces du bâtiment ne sont pas perceptibles, et il n’y a aucune référence nous laissant croire que la maison grise existe cette année-là. D’autant plus, les numéros de cadastre ne réfèrent pas au 84, chemin Vanier. Il reste aussi de voir  à trouver le lot 15-a, rang…

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L’hôtel British d’Aylmer

L’hôtel British d’Aylmer

Le secteur Aylmer de la ville de Gatineau compte de nombreux bâtiments historiques qui comme l’hôtel British, ont vu évoluer de près l’histoire de la région de la capitale fédérale. Ses propriétaires sont du groupe de bâtisseurs du village. Aylmer est aussi le lieu où s’installe l’élite régionale qui a des liens étroits avec la bourgeoisie marchande de Montréal, de Québec et de la Grande-Bretagne pendant une bonne partie du 19e siècle. Incorporé en 1847, le village devient rapidement la plaque tournante du transport en bateau-vapeur sur la rivière des Outaouais. Les voyageurs en transit vers le nord-ouest s’arrêtent aux chutes de la Chaudière. Un service de diligences accueille les passagers des vapeurs en transit vers le Nord-ouest canadien. Les diligences empruntent le chemin macadamisé jusqu’au lac Deschênes conduisant les passagers vers le confort des hôtels d’Aylmer. Rafraîchis après une soirée dans le luxueux hôtel British ou un autre établissement hôtelier du village, ils embarquent sur un vapeur au débarcadère Symmes pour poursuivre leur voyage sur l’Outaouais supérieur.

Sketch of the British Hotel in Aylmer, Quebec 71, rue Principale Built by Robert Conroy in 1834 Drawing Source: National Capital Commission Heritage, page 37
Sketch of the British Hotel in Aylmer, Quebec
71, rue Principale Gatineau
Construit par Robert Conroy en 1834
Source : Patrimoine de la Commission de la capitale nationale du Canada,
page 37

Robert Conroy fait construire l’hôtel British en 1834[1], étant ainsi l’un des plus anciens bâtiments historiques de la ville de Gatineau.  L’hôtel ouvre ses portes en 1841 en plus de loger la famille de Robert Conroy et Mary McConnell. L’architecture de l’hôtel British est réfléchie. Les murs de plus d’un mètre d’épaisseur protègent efficacement contre le froid hivernal. « On rapporte qu’aucun autre hôtel ne pouvait se comparer au Canada, à l’époque ; Bytown (Ottawa) n’avait alors qu’une simple cabane en bois rond comme hôtel, près du pont des Sapeurs [2] ». L’hôtel compte plusieurs bâtiments, dont l’auberge originale, l’ancienne résidence des Conroy et l’écurie en arrière. Le voyageur bénéficie ainsi des services de location de chevaux et de voitures à l’écurie de l’hôtel. En fait, l’ensemble du bâtiment est le plus ancien hôtel canadien exploité à l’ouest de Montréal[3].

Les propriétaires Robert Conroy et son épouse Mary McConnell y vivent jusqu’en 1847. Une section de l’hôtel a longtemps servi de résidence personnelle. La famille Conroy aménage à côté de leur hôtel ce qui amène probablement les recenseurs à inscrire la famille comme des résidents de l’hôtel en 1851. Ce recensement indique que Robert Conroy est originaire d’Irlande et qu’il est l’époux de Mary McConnell, née dans la région. Elle est la fille de William McConnell, un des grands propriétaires terriens et exploitants de fourrure et de bois du canton de Hull. William McConnell est un des associés de Philemon Wright. Lui et ses deux frères, James et Georges, se sont établis à l’ouest des chutes de la Chaudière le long des deux premiers rangs du canton de Hull. Ils sont aussi les seuls du groupe d’associés à Wright à ne pas être originaires des États-Unis. Les Conroy se joignent à l’élite locale et investissent dans la construction d’un moulin à farine fonctionnant à la vapeur, le Aylmer Bakery. Cette association avec l’élite amène Robert Conroy à devenir l’hôtelier le plus prospère et à partir de 1850, un marchand de l’industrie du bois des plus imposants de la région.

Le recensement de 1851 mentionne aussi que la famille Conroy vit toujours à l’hôtel avec leurs six enfants âgés entre 2 et 13 ans (James, Elenor, Maria, Robert, Charlotte, William). La famille compte plusieurs employés. Il y a la jeune gouvernante écossaise, Jane Gibb, qui est chargée des enfants. Les autres résidents de l’hôtel sont tous des employés de la famille Conroy sauf pour Georges S. Carter qui y installe son étude d’avocat en 1844. Les Conroy ont à leur service les servants Pat Kelly, un Irlandais catholique, Sam Bell, un irlandais presbytérien et Bridget Lynch, Ann Connelly, deux Irlandaises catholiques. Elisabeth Lowe est la seule employée d’origine américaine et le recensement indique aussi qu’elle est noire. L’entretien de l’hôtel revient aux journaliers Owen Sullivan, un irlandais catholique, Georges Cunningham, un irlandais n’affirmant pas sa religion et monsieur Fletchard, anglican anglais. Le recensement indique que le commis est un jeune Canadien catholique de 24 ans dénommé J. W. Carr.

L’hôtel devient rapidement un haut lieu d’activités et de festivités. Les premières élections municipales à Aylmer sont tenues à l’hôtel en 1847. « Et on prétend même qu’Aylmer aura été la première municipalité à connaitre des élections démocratiques au sein de l’Empire britannique, en dehors de la mère patrie » (Bégin, 1997 : 29). L’hôtel sert à la fois de salle d’assemblée au premier conseil municipal et en 1871, de Cour supérieure du district de l’Ottawa. Il s’y organise les réunions au sujet de la construction du premier chemin macadamisé à l’ouest de Montréal à partir du pont de l’Union aux chutes des Chaudières (Chemin d’Aylmer aujourd’hui). Un comité y prépare aussi la mise en candidature pour obtenir le nom d’Ottawa afin d’accueillir l’Assemblée législative permanente du Canada-Uni. Les francs-maçons de la région s’y réunissent. L’hôtel sert tantôt d’église et d’école.

Les festivités y sont aussi nombreuses. On y célèbre en toute élégance la naissance du Prince de Galles, le futur roi Édouard VII, en 1842. Plus tard, ce dernier vient d’ailleurs prononcer un discours du haut de la véranda de l’hôtel British en 1860. Le prince de Galles est alors en visite dans la région pour poser la première pierre de l’édifice du parlement d’Ottawa. L’hôtel a une élégante et vaste salle aménagée pour les bals et les fêtes. Il y a aussi une salle de billard équipée de tables luxueuses. La salle à manger invite les convives à une des grandes tables de la région offrant des vins, spiritueux et cidres d’excellentes qualités.

Il y a peu de registres de l’hôtel qui ont survécu jusqu’à ce jour. Il est alors difficile de connaitre l’historique des occupants de ce vieux bâtiment de l’inventaire immobilier de la famille Conroy. Robert Conroy opère l’hôtel jusqu’à son décès en 1868. Son épouse Mary prend la relève jusqu’en 1887. Elle saura enchantée de sa voix ses invités lors d’une soirée mondaine où s’annoncent joyeusement les résultats des élections fédérales le 18 septembre 1878. Le maître de cérémonie, révérend Robinson, annonce que John Alexander Macdonald est élu. « Tout le monde a applaudi chaudement l’annonce[4] ». Il n’y a aucune trace des transactions à l’hôtel pendant que les premiers propriétaires gèrent l’hôtel British. Le couple loue leurs opérations hôtelières à partir de 1850 voulant se concentrer davantage dans le commerce du bois et l’exploitation de leur ferme aux rapides de Deschênes. L’hôtel demeure toutefois un bien de la famille Conroy jusqu’en 1902.

L'hôtel British d'Aylmer Source BAnQ
L’hôtel British d’Aylmer
Source BAnQ

Les seuls registres à avoir survécu datent de 1893 à 1896. Le bien est alors de l’inventaire immobilier de William Jackson Conroy et son frère Robert Hugues. Elisabeth Grant gère l’hôtel. Les registres comptent des entrées intéressantes. Cependant, l’hôtel a toujours été reconnu pour le service offert aux grandes personnalités politiques canadiennes. Plusieurs rumeurs persistent au sujet de ce lieu de rencontre de l’élite canadienne. Pierre-Louis Lapointe rapporte que lors de la veille funérailles de Robert Conroy en 1868, quatre étrangers très nerveux se sont introduits en cours de soirée. Ce soir-là coïncide avec le premier assassinat d’un politicien au Canada, Thomas D’Arcy McGee. La rumeur court dans la famille Conroy que ces hommes étaient les assassins et qu’ils se sont présentés à Aylmer pour établir leur alibi. Un autre homme est accusé du meurtre malgré que plusieurs doutes persistent sur son innocence. Il est néanmoins  la dernière personne à être pendue au Canada. Les rumeurs maintiennent que les coupables étaient plutôt des révolutionnaires nationalistes irlandais Fénien menant une lutte armée contre la présence britannique en Amérique. Les légendes veulent aussi que John Alexander Macdonald ait siroté une bière à l’hôtel British d’Aylmer.

Autres que les mentions dans les journaux locaux et les rumeurs, c’est seulement les registres qui peuvent confirmer que l’hôtel British était un lieu d’influence et de rencontres des politiciens dans la région. Le registre de 1895 confirme que les trois filles et le fils de Charles Tupper aient séjourné à l’hôtel. Cette même année le premier ministre canadien, Makenzie Bowell, Sir Charles Tupper, son successeur, Sir Adolphe Caron comte de Westmeath de l’ambassade britannique aux États-Unis et Julius G. Lay  se sont aussi réunis à la British. Richard Bégin note qu’il est troublant de reconnaitre que le Parlement canadien traite à cette époque de la question des écoles du Manitoba qui devient l’une des crises les plus dommageables de l’histoire du Canada[5]. Il faut aussi rendre compte qu’à l’époque, Aylmer est très impliquée dans les discussions du projet de construction du canal de la baie Georgienne qui aurait maintenu son statut de plaque tournante du transport vers l’ouest du Canada à la suite de l’arrivée du chemin de fer dans la région.

Ainsi, en voyant la richesse des faits d’une seule série de registres, quelques articles dans les journaux de l’époque et des rumeurs qui se font toujours courir entourant les personnalités ayant fréquenté l’hôtel British, il ne peut se nier l’influence de l’élite d’Aylmer dans la construction du Canada contemporain. Nul ne peut se douter que ce bâtiment historique a souvent été au centre des activités sociopolitiques du 19e siècle. Et si seulement ces murs de plus de 160 ans d’histoire à Gatineau pouvaient parler…


[1] Gary Blair, Villes et villages de la région de la Capitale nationale, La Commission de la Capitale nationale, Ottawa, 1975, 56 pages.

[2] Richard M. Bégin, De l’auberge Conroy à l’hôtel British, Association du patrimoine d’Aylmer, Gatineau, 1993, page 26.

[3] Répertoire du patrimoine culturel du Québec, hôtel British, Ministère de la culture et de la communication du Québec, Québec. (Consulté le 28 juin 2013). 

[4] Cité de Promenade Concert at Aylmer dans l’Ottawa Citizen du 18 septembre dans Richard M. Bégin De l’auberge Conroy à l’hôtel British, p. 43.

[5] Richard M. Bégin, De l’auberge Conroy à l’hôtel British,  p.44.

Autres références :

Richard Bégin, L’hôtel British d’Aylmer : au coeur de l’histoire de la Vallée de l’Outaouais, Histoire Québec, Novembre 2004, Volume 10, Numéro 2,
http://www.erudit.org/feuilletage/index.html?hq1056841.hq1059863@44 (Consultés le 28 juin 2013)

Public archives of Canada, Microfilm, 1955, Recensements- 1851, Number 16, sheet Recensement personnel – District de recensement, no 1, de of village Aylmer 31,

Feuille 1 – http://www.collectionscanada.gc.ca/base-de-donnees/recensement-1851/001005-119.02-f.php?&sisn_id_nbr=28658&page_id_nbr=15955&interval=20&&f=jpg&PHPSESSID=9mtc7ce1k078ajp6oj3rc3mdv1

Public Archives of Canada,  Microfilm, 1955, Recensements- 1851, Number 16, sheet Recensement personnel – District de recensement, no 1, de of village Aylmer   31
Public Archives of Canada,
Microfilm, 1955, Recensements- 1851, Number 16, sheet
Recensement personnel – District de recensement, no 1, de of village Aylmer 31

Feuille 2 / Feuille 3- http://www.collectionscanada.gc.ca/base-de-donnees/recensement-1851/001005-119.02-f.php&sisn_id_nbr=28658&page_id_nbr=15956&interval=20&&f=jpg&PHPSESSID=9mtc7ce1k078ajp6oj3rc3mdv1

e002309834-feuilles 2-3- Recensement 1851

Valeur patrimoniale de l’hôtel British

Aylmer d’Antan, Partie 1, Cybermagazine Patrimone de l’Outaouais.

Hôtel British, Répertoire du patrimoine culturel du Québec, Ministère de la Culture et des communications du Québec.

Voir aussi dans ce répertoire : Robert Conroy, Maison Robert-ConroyMaison Conroy-McDonald

Patrimoine, Secteur Aylmer, Ville de Gatineau

Hôtel British, Fonds et collection du Patrimoine de Gatineau.

L’hôtel British dans les médias

L’hôtel British est de nouveau au centre des discussions politiques ce printemps. Les travaux de rénovation et de mise en valeur du patrimoine a soulevé toute une polémique politique chez des élus municipaux. Voici quelques articles tirés du journal Le Droit traitant de l’hôtel British en juin dernier.

17 juin 2013, Le British Hôtel «dévisagé»Le chantier du British Hotel sera inspecté

19 juin 2013, British Hotel: mise en demeure contre le conseiller Riel

20 juin 2013, British Hotel: la démolition était conforme 

21 juin 2013, British Hotel: Riel reconnaît certaines fautes

Sur les traces des cartes anciennes pour percer les mystères de la “Maison Grise” à Deschênes

Sur les traces des cartes anciennes pour percer les mystères de la “Maison Grise” à Deschênes

La plus vieille maison du secteur Deschênes se trouve au 84, chemin Vanier, Gatineau. L’emplacement de la maison est difficile à retracer à partir de son numéro actuel de cadastre 3115286 sur le Registre foncier du Québec en ligne(1). Habituellement, c’est à partir de ce numéro que l’on peut retracer l’historique des propriétaires et des occupants d’un bien immobilier. « Selon le système de la publicité foncière, toute transaction immobilière devient publique par son inscription dans le Registre foncier du Québec »(2). Il demeure que le registre foncier arrête les inscriptions de la propriété du 84 Vanier sur le lot 15-a en 1901. Les traces du bâtiment ne sont pas perceptibles, et il n’y a aucune référence nous laissant croire que la maison grise existe cette année-là. D’autant plus, les numéros de cadastre ne réfèrent pas au 84, chemin Vanier. Il reste aussi de voir  à trouver le lot 15-a, rang 1 sur une carte du canton de Hull pour en apprendre à son sujet.

Mystérieuse maison à la porte d’entrée d’un ancien village industriel à Gatineau

Ces mystères sur les listes d’enregistrement foncier conduisent à poursuivre les recherches sur les origines de ce vieux bâtiment. Les débuts du lot 15 soulèvent à son tour de nombreux litiges dû au système d’enregistrement foncier du 19e siècle. Il faut admettre que la recherche des titres fonciers de la maison suit des pistes d’investigation très intéressantes mais n’offre jamais de réponse concrète sur les premiers propriétaires de cette maison mystère à la porte de l’ancien village de Deschênes à Gatineau. Les titres d’enregistrement nous amène au lot surnommé le R & W Conroy Homestead à l’ouest des rapides Deschênes et il est occupée par des industries et au nord, il y a la ferme laitière prospère de Mary Conroy. Le lot 15-a sur lequel est construit la maison grise selon le registre foncier fait alors partie de l’héritage immobilier des Conroy d’Aylmer.

La 1re génération McConnell à l’ouest de la Chaudière

L’historique du lot 15, rang 1 du canton de Hull retourne aux marchands de fourrure et à l’établissement des associés dans le canton de Hull en 1802. James McConnell obtient un bail de concession sur ce lot de 200 acres au 1er rang lorsqu’il s’associe à Philemon Wright. L’histoire de la première génération McConnell à Deschênes et les mystères de la maison au 84, chemin Vanier demandent de faire un grand usage des cartes et des plans anciens du 19e siècle. Le lot 15 est situé au bas de la carte sur la rive nord de l’Outaouais. Le rectangle l’identifiant porte une couleur grise.

Les cantons sur la
BAnQ,
A Plan of the New Townships on the Grand or Ottawa River, Joseph Bouchette, 1815, Numéro d’identification : 2663014, cartothèque, Centre d’archives de Montréal.

Origines des lots 15-a et 15-b

C’est en voyant à retracer l’historique de ce vieux bâtiment longtemps teint en gris d’où son surnom maison grise que les intrigues à son sujet se multiplient. Cette propriété foncière nous plonge dans une quête pour trouver des preuves écrites relatant sur les origines du bâtiment. L’enquête oblige à observer minutieusement un grand nombre de cartes pour suivre l’évolution des subdivisions du lot 15 au 19e siècle et les numéros de cadastre au 20e siècle.

Maison grise avant les rénovations de 2010-2012, Collection Lisa Mibach, Association des résidents de Deschênes, Gatineau.
Maison grise avant les rénovations de 2010-2012,
Collection Lisa Mibach,
Association des résidents de Deschênes, Gatineau.

 

La première subdivision d’une terre du clergé au rapide Deschênes

L’histoire de la maison grise relate l’histoire d’un bien foncier inscrit de façon obscure dans l’Inventaire après décès de Robert Conroy et de Mary McConnell. Le lot 15, rang 1 se trouve à la limite sud du canton au rapide Deschênes. Il est entrecoupé des chemins Vanier et Aylmer. Le chemin Vanier mène à cette pointe de terre bien discrète entre Aylmer et Hull au rapide Deschênes. Le chemin Vanier relie aussi les collines de la Gatineau au nord à la rivière des Outaouais au sud du rang 1 sur le lot 15. Ce chemin vient aussi qu’à partager le lot 15-a du lot 15-b. Quant au rapide, il lie physiquement le canton de Nepean et à celui de Hull. Le lot est alors sur la frontière politico-économique des Canadas du 19e siècle. Il est aussi une terre du clergé selon les plans de Joseph Bouchette (ci-dessus) et de Theodore Davies (ci-dessous). La carte de Davies témoigne que le lot est partagé en deux. La subdivision est soulignée en jaune sur cette copie de la BAnQ. William McConnell vend le lot 15-a à sa fille Mary et à son époux à peu de frais(3).

Établissement du canton de Hull
BAnQ,
Plan of part of the Township of Hull situated on the northerly side of the Ottawa River in the Province of Lower Canada.
Théodore Davis – 1802
Fonds Ministère des Terres et Forêts;
Cote: E21,S555,SS1,SSS1,PH.17A,
Cartothèque,
Centre d’archives de Montréal.

Les cadastres, les lots et l’enregistrement foncier au Québec

Les cadastres posent problème pour retracer l’historique de la maison grise. Son numéro de cadastre nous amène au lot 15-a, rang 1 du canton de Hull et dans la réalité, il se découvre que le 84, chemin Vanier est réellement sur le lot 15-b. Ainsi le registre foncier du Québec ne retrace pas les premiers propriétaires du 84, chemin Vanier. D’autant plus, la liste d’enregistrement foncier obtenu à la Commission de la capitale nationale (CCN) indique que le 84, Vanier est enregistré originalement aux lots 15-a (James McConnell) et 15-b (Charles Dewey Day).

Au fil du temps, le bâtiment en arrive à être situé sur le  lot 15-b-142.  « Les Conroy vendirent les premiers lots du village au cours des années 1880"(4). Il y a des traces montrant que le lot 15-b est subdivisé en premier et s’introduisent alors les cadastres 74 et 42 entre 1884 et1887(4). Alors, l’origine exacte de cette maison ne peut toujours pas être confirmée. Il n’y a pas de plans cadastraux appropriés pour définir davantage le lot 15-b 142 selon l’énoncé historique de Michelle Guitard (5).

Témoignage de Mrs Guy Routliffe sur le Bâtisseur de la maison, 1973

Cependant, il y a le témoignage de Madame Guy Routliffe qui parle des origines de la maison grise. Ce témoignage en dit long sur les difficultés d’identification des bâtiments sur leur lot à Deschênes.

« In October, 1926, I went to live with my husband and his mother at 29 Main Street, Deschênes (aujourd’hui le 84, chemin Vanier). The houses in the village had been numbered by an Ottawa department store for the convenience of their delivery men. Before we left in 1949, a more systematic numbering system was set up, and I believe the number is now 77 ».

« We lived with Mrs Valentine Routliffe until her death in 1935, and continued to live in the house until the end of 1949. A year later, Guy (Routliffe Sr) sold the house to Mr. Seguin from Hull».

« Guy’s father, Valentine Routliffe built the house about 1881. It was of excellent workmanship and material, massive, straight, and strong, with large rooms. It must be one of the oldest buildings in the village. Mr. Seguin converted it to a duplex, dividing the rooms and removing the veranda: it looks quite different now, inside and out ».

Communauté chrétienne Saint-Médard, 50, Programme Souvenir 1923-1973, Dimanche le 10 juin, 1973, Deschênes (Québec), page 20.

Énigmes derrière un numéro de cadastre : Authentification de 1903

En 1901, le lot 15-a fait partie d’un litige juridique et financier. Le 84, chemin Vanier est alors de l’inventaire immobilier de la famille Conroy à Deschênes. Une grande part du lot 15-a est vendue à Louis Simpson de la Bank of Ottawa, mais il n’y a aucune trace qui nous permet de confirmer le propriétaire du lot 142 sur le 15-b. On peut percevoir le nom Routliffe dans l’enchaînement des transactions. Le suivi de ces transactions foncières et les actes notariés gagnent en authenticité lorsqu’on regarde attentivement le plan d’assurance-incendie Goad de 1903 où la présence du bâtiment historique se prouve sur Hull & Vicinitiesfeuille 200, village Deschènes. La présence est authentifiée, mais il n’y a aucune trace nous permettant d’identifier son lot avec certitude à cette date.

Deschènes Quebec, Feuille 200, Hull & Vicinity, Que Plan d'assurance-incendie Goad 1903-1908 Bibliothèque et Archives Canada, No MIKAN 3823774
Deschènes Quebec, Feuille 200,
Hull & Vicinity, Que
Plan d’assurance-incendie Goad 1903-1908
Bibliothèque et Archives Canada,
No MIKAN 3823774

De plus, malgré cette présence sur la carte de 1903, une autre carte tracée en 1904 pour le rôle d’évaluation municipale ne montre pas notre maison mystère. Cette absence pose alors un autre problème d’authentification du numéro de cadastre du lot sur lequel est construite la maison.  Il est difficile d’affirmer qui sont les occupants de la maison à la fin du 19e siècle et au début du 20e, car sans le numéro de cadastre de l’époque, il n’est pas possible d’utiliser le registre d’évaluation municipale. Ce registre dresse la liste des occupants et des propriétaires des lots de la municipalité. Cette information n’est pas accessible sans avoir le numéro de cadastre de la maison grise au début du 20e siècle. Est-il alors possible que cette maison est exemptée des taxes municipales ? Rappelons que  le rôle d’évaluation sert à fixer le montant des taxes à payer pour la propriété.

Que dire d’une source de revenu supplémentaire sur un lot industrialisé ?

Divers documents légaux trouvés dans le Fonds P154 de la famille Conroy décrivent vaguement le lot 142 près des rails de la Hull Electric Company et de la Canadien Pacifique. Le vocabulaire est vague, et il porte à confusion dans les différents documents écrits. Les bâtiments sont sommairement décrits par des qualitatifs qui ajoutent à la confusion. Les mots  Store et Garden posent d’ailleurs des problèmes d’identification des bâtiments dans les différents documents légaux de la famille Conroy. Ces mots sont nombreuses fois utilisés avec des descriptions variées d’un document à l’autre.

Le Store est une des raisons des premiers litiges sur le lot 15. Il mène originalement à une discorde  entre les associés McConnell du canton de Hull et le marchand de fourrure Ithamar Day, anciennement de la Compagnie du Nord-Ouest. Le partenaire de ce dernier, Murdoch McGillivray, témoigne que le Store est le magasin McGillivray & Day depuis 1821. Le Store était à une certaine époque un poste de traite. Ce bâtiment est identifié près des rapides sur une carte ancienne tracée en 1821. McGillivray est l’ancien partenaire d’affaire d’Ithamar Day, et il vit à Nepean sur la rive sud de l’Outaouais. Il a toujours des intérêts qui lui reviennent pour son partenariat avec Ithamar Day. McGillivray change son témoignage dans la pétition de 1857 qui l’oppose aux McConnell-Conroy (7). Il revendique ses droits sur le Store. Cet établissement commercial est aussi mentionné dans l’inventaire après décès de Robert Conroy (8).  Cependant dans l’inventaire après décès de Mrs Robert Conroy, le Store se trouve subitement sur le lot 14.

Garden est un autre mot qui alimente les mystères de la maison grise. Il est répété à plusieurs reprises dans les inventaires après décès de Robert Conroy et Mary McConnell ainsi que dans l’acte notarié de l’affaire de faillite des entreprises R&W Conroy en 1901. Le terme Garden est couramment utilisé par la bourgeoisie marchande dans les actes notariés du 19e siècle. Ce mot est fréquemment utilisé pour décrire une terre spéculative. Dans l’inventaire après décès de Robert Conroy, le Garden comprend un vaste espace de 200 acres situé près des rapides de Deschênes. Le 200 acres est souligné malgré qu’en 1857, l’acte notarié mentionne que le lot 15-a est de 89 acres. Le Garden représente-t-il alors les terres industrielles de cette famille bourgeoise d’Aylmer. En 1901, le notaire des entreprises R & W Conroy localise le Garden à la limite d’une clôture sur une terre cédée au Canadien Pacifique près de la maison sur le Homestead (9). L’acte notarié explique que le Garden est une terre compromise et à risque. On demande à plusieurs reprises de voir et de maintenir ses droits de propriété des Gardens dans les actes notariés des Conroy. Ce terme est aussi à la source de divers malentendus du patrimoine immobilier sur le R&W Conroy Homestead (10). Au début du 20e siècle, le Garden se limite au sud des voies ferrées.

La quête pour l’identification d’un simple numéro de cadastre témoigne heureusement d’un grand pan de l’histoire de Gatineau. Les nombreuses cartes, les actes notariées, les listes d’enregistrement fonciers et les rôles d’évaluation municipaux ne nous permettent toujours pas d’authentifier les premiers propriétaires de la maison grise. Sans cette connaissance, le 84, chemin Vanier ne peut avoir un nom qui immortalise son passé dans le village de Deschênes et qui détermine avec certitude ses origines.

Les grands pins disparus de la pointe Deschênes,Collection Lisa Mibach, octobre 2012
Les grands pins disparus de la pointe Deschênes,
Collection Lisa Mibach, octobre 2012

Mémoire immatérielle et le patrimoine immobilier caché à la maison au 84, Vanier

Alors, résumons l’histoire cachée sous le bâtiment historique au 84, chemin Vanier.

Originalement, le lot 15, rang 1 du canton de Hull est une terre concédée à James McConnell. Il la loue à sous-bail à Ithamar Day, un marchand de fourrure indépendant de l’ancienne Compagnie du Nord-Ouest (CNO). Un litige s’amorce avec une pétition pour une demande de concession des terres. Ces pétitions sont une série de documents composés de témoignages et de plans d’arpentage. Elles permettent de voir aux étapes et aux démarches nécessaires à l’obtention des lettres patentes qui est en soi un acte de concession à un individu émis par la Commission des terres de la Couronne. dans le cas de la terre du clergé au rapide Deschênes, le lot 15 est subdivisé en deux. La Couronne cède les droit à chacun des pétitionnaires. Pour arriver à faire valoir leur droit de propriété, ils déposent une pétition témoignant de leurs démarches de la mise en valeur et démontrant qu’ils occupent les lieux.  Il demeure que malgré la lettre patente émise en 1836, le litige du lot 15 revient à chaque génération de la famille McConnell-Conroy au 19e siècle comme le prouve les documents écrits du Fonds P 154 de la famille Conroy.

À l’émission de la lettre patente, il est spécifié que le lot 15-a (partie est) revient à James McConnell et que le lot 15-b (partie ouest) appartient à Charles Dewey Day dont son père Ithamar a mis valeur et développé au début du 19e siècle. Les lettres patentes pour les lots 15- et 15-b sont obtenus en 1836 au creux de la Guerre des Shiners et au début des troubles du Bas-Canada. La lettre patente de Charles Dewey Day est signée par le  le Gouverneur Gosford. Celle de James McConnell est signée par le Commissaire des terres du clergé et aucune copie signée du gouverneur n’a encore été trouvée.

Des origines du lot 15, il peut se comprendre que McConnell est aussi un marchand de fourrure indépendant anciennement de la CNO (Newton, 1991 :22-23). Il revendique l’occupation d’Ithamar Day sur son lot disant qu’il n’a jamais eu sa permission de le développer. Il y a aussi Ithamar Day revendiquant l’établissement d’un poste de traite, d’une ferme, des scieries et d’un moulin à foulon au rapide de Deschênes. Le magasin McGillivray & Day est sur ce lot. Ithamar Day quitte la région en 1832, laissant à son fils Charles Dewey le soin de poursuivre le long processus de concession des terres.

Ce processus se complexifie quand Mary McConnell (Madame Robert Conroy) achète de son père William le lot 15-a pour 5 shillings. La famille McConnell-Conroy d’Aylmer vient qu’à obtenir les droits de propriété sur le lot 15-a en 1857 malgré que l’achat date de 1851. Ce lot devient le côté industriel de Deschênes.  Leur principal témoin des McConnell est Charles Symmes, fondateur d’Aylmer et marchand-fournisseur pour la Compagnie de la Baie d’Hudson sur l’Outaouais supérieur. Ce couple vient qu’à acquérir le lot 15-b qui longe le côté ouest de la rue Principale (chemin Vanier). C’est de ce côté que viennent s’installer un grand nombre d’ouvrier travaillant aux Deschênes Mills. Au décès de son époux en 1868, Mary Conroy gère le bien foncier familial avec son fils aîné, James qui vient qu’à s’installer au Manitoba et plus tard au Colorado avec son épouse Emily McConnell. Ses fils Robert Hughes et William Jackson moderniseront les industries de Deschênes et introduiront l’hydroélectricité en Outaouais en plus des tramways de la Hull Electric Company.

Mrs Robert Conroy devient propriétaire des deux lots 15 en plus du lot 14 et 16. Les droits sur McGillivray & Day Store reviennent aussi la hanter et d’autres cas litigieux qui l’amènent à écrire des lettres personnels à différents députés à l’Assemblée nationale et à la Chambre des communes. Il se perçoit alors que cette propriété comporte toujours certains litiges. De plus, elle fait de nouveau affaire avec cet ancien marchand de fourrure comme le témoignent les Inventaires après décès de Monsieur et Madame Conroy. Il demeure que sur le tracé du chemin de fer de la Pontiac & Pacific Junction Railway Company de 1888, c’est le nom Mrs Robert Conroy qui paraît sur l’ensemble des lots sur lesquels s’élèvent à Deschènes Mills sur le R&W Conroy’s Homestead près des rapides. Son fils, Robert Hugues Conroy, maintient son barreau malgré qu’il ne pratique pas le droit depuis sa graduation de McGill. Il défend une cause litigieuse entourant les biens fonciers des Conroy jusqu’à sa mort au début du 20e siècle.

Mystères du 84, chemin Vanier

De retour à la maison au 84, chemin Vanier, il est étonnant qu’elles soulèvent autant de questions sans pour autant être en moyen d’y répondre. Les mystères soulèvent de nombreuses pistes d’investigation au sujet de ce vieux bâtiment.

  • Premièrement, est-elle cet ancien magasin McGillivray & Day Store à la limite du chemin Vanier comme l’affirme Murdoch McGillivray dans son témoignage en 1857 l’opposant à la famille Conroy ?
  • La maison grise est-elle construite en prévision de l’arrivée du chemin de fer en 1879 ou des tramways en 1896?
  • Alors son bâtisseur ne serait-il pas tout autre que Monsieur Routliffe d’Aylmer, mais qui en serait le propriétaire ?
  • Et si elle est construite en 1878 comme l’affirme la ville de Gatineau, serait-elle intégrée au bien immobilier des industries se préparant aussi à accueillir le chemin de fer près à leurs usines en 1879 ?
  • Est-elle construite comme siège social de la Hull Electric Company à Deschênes ?
  • Et quelles sont les relations entre les femmes et les biens fonciers en territoire de colonisation au 19e siècle ? Il est fascinant de découvrir les liens que peuvent entretenir Marie McConnell (15-a) et Charles Dewey Day (15-b) dans cette affaire d’enregistrement foncier entre 1850-1857. Rappelons que Charles Dewey Day est un acteur important dans la mise en place de la législation sur l’enregistrement foncier en 1841, et qu’il est l’unique codificateur du droit de commerce du Code civil du Bas-Canada de 1866.

Le patrimoine immobilier de Gatineau et le 84, chemin Vanier

Toujours est-il, que cette maison n’est pas citée et elle ne fait pas partie du patrimoine immobilier de Gatineau. Elle n’a aucune protection. Pourtant, les recherches en cours démontrent que la maison remonte à une autre histoire des débuts de Gatineau au rang 1 du canton de Hull.

À son sujet, Manon Leroux explique que « (…) au no 84, chemin Vanier, une vieille maison de bois sur laquelle des recherches sont en cours. Elle daterait peut-être de 1860 (et serait la plus ancienne du secteur) et pourrait être liée aux Conroy. Les dernières rénovations ont altéré son aspect historique »

Source : Manon Leroux, L’Autre Outaouais, Guide de découverte du patrimoine, Société Pièce sur Pièce, Gatineau (Québec),2012, p. 122.

Plus de 200 ans d’histoire au pied de la maison du 84, chemin Vanier

  • Retenu comme bâtiment historique (1975, Parc Canada) et (1982, CCN)
  • Traite des fourrures et les marchands de l’Outaouais
  • L’établissement du canton de Hull sur le premier rang
  • Histoire des premiers associés du canton de Hull (Famille McConnell)
  • Essor industriel à Gatineau (Deschênes est le deuxième lieu industriel en importance dans le canton de Hull en 1903)
  • Essor du réseau de transport en Outaouais, première route nord-sud de l’Outaouais, les Entreprises Conroy et le R & W Conroy Homestead
  • Histoire du droit foncier au Québec en Charles Dewey Day et Mary McConnell-Conroy
  • Histoire des femmes pionnières en Outaouais en Mary McConnell-Conroy
  • Les premières familles du village de Deschênes

Alors, continuons à partager sur ce vieux bâtiment qui est inscrit sur la liste des bâtiments historiques inventoriés par Parc Canada et de la Commission de la capitale nationale du Canada. Il ne reste qu’à faire valoir sa teneur dans l’histoire du Québec et l’histoire de la ville de Gatineau afin qu’elle soit protégée et qu’elle fasse partie du patrimoine immobilier de la région. Cette maison risque de disparaître ainsi que la mémoire immatérielle qui maintient vivante son histoire…

Ainsi, l’étude des cartes anciennes et d’actes notariés a été essentielle pour dresser un historique d’un vieux bâtiment litigieux dont on ne veut pas trop révéler de son histoire… Toutes les pistes ont été revues à plusieurs reprises. Il manque toujours ce document mystère qui pourrait confirmer avec exactitude sa valeur patrimoniale et surtout, son premier propriétaire. La maison grise demeure toujours une énigme à résoudre aujourd’hui. Une étude archéologique des lieux pourrait aussi confirmer la valeur patrimoniale de ce vieux bâtiment qui perd peu à peu ses airs anciens…

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La maison au 84, chemin Vanier à Gatineau, hiver 2000,
Gatineau, Association des résidents de Deschênes,
Collection Lisa Mibach, 2000.
Que se cache-t-il derrière le toponyme Deschênes ?

Que se cache-t-il derrière le toponyme Deschênes ?

Le rapide de Deschênes fait courir sa renommée à l’ombre de la Chaudière depuis plus de deux siècles. La plus long sentier des trois portages aboutit ou débute à ce rapide. Ce toponyme paraît déjà sur une carte accompagnant une pétition du Haut-Canada au début du 19e siècle [1].

La localisation du rapide est assez simple. Il est situé sur une longue pointe de terre démarquant le point géographique le plus au sud de la rivière des Outaouais. L’origine du nom Deschênes demeure toujours du débat.

Samuel de Champlain décrit un des lieux de portage dans ses récits lors de son passage près de l’Asticou. Cette description correspond à la géographie près du rapide de Deschênes. Il peut alors se confirmer que le rapide fait partie du vocable pour décrire les difficultés du portage sur l’Outaouais depuis 400 ans.

« & aussi tost fallut embarquer, puis derechef mettre pied à terre pour passer par des taillis environ 300 pas, après se mettre en l’eau pour faire passe nos Canots par dessus les rochers aigus, avec autant de peine que l’on sçauroit s’imaginer. Je prins la hauteur du lieu & trouvay 45 degrés 38 minutes de latitude. Après midy, nous entrames dans le lac ayant 5 lieux de long, & 2 de large, où il y a de fort belles iles… »

(Champlain, 1613, vol.1 p. 449)

Certains historiens attribuent ce toponyme à la description vague laissée dans les écrits  de Chevaliers de Troyes en 1686 qui rapporte la présence de nombreux chênes dans les environs[2]. «Les rapides de Deschênes commandaient le portage. Ils étaient explorateurs, marchands et engagés du commerce des fourrures, missionnaires, militaires, colons, tous se rendant pour la plupart aux grands Lacs en passant de l’Outaouais par la Matawa et la rivière des français avant t’atteindre le nord du Lac Huron, pays de la nation des Ottawa ou Outaouais, d’où le nom de la rivière à partir de la fin du XVIIe siècle».

La question demeure que le nom « des chênes » se traduit très bien en anglais[3] et que cette terminologie s’utiliserait facilement en cartographie au 19e siècle où toutes les cartes officielles sont de langue anglo-saxonne.

D’autant plus, en faisant un survol du toponyme Deschênes, il est remarqué qu’à la fin du 19e siècle, il s’écrivait Deschènes comme sur la feuille 200 de Hull & Vicinity du plan d’assurance-incendie Goad de 1903[4]. Il faut admettre que voir Deschènes sur une carte de 1903 apporte certaines contrariétés vu que le village n’est toujours pas incorporé et il n’a pas de paroisse à cette date[5].

Les anciens d’origine canadienne-française de ce petit établissement ont surnommé quant à eux l’endroit « les Chênes » et « aux chênes ». On dit même que «  Il est regrettable, au point de vue historique, que le nom de ce petit village se soit mué en celui de DesChênes. Pourquoi ne dirait-on pas Village-des-Chênes, Lac-des-Chênes ?[6] »

Ainsi, la toponymie de cette pointe de terre se faisant discrète aux abords du rapide de Deschênes demeure toujours une énigme à élucider surtout sachant que la famille Miville-Deschênes de Québec et ses descendants de la Mauricie sont très actifs dans les environs avec la traite des fourrures qui tire graduellement à sa fin au début du 20e siècle dans la région métropolitaine de l’Outaouais[7]. « Le toponyme présente le cas intéressant d’une désignation inspirée par la végétation, mais les caprices de l’écriture et l’usage l’ont transformée en un appellation à saveur patronymique »[8]. Ainsi, le doute demeure sur les origines du nom de cet ancien village de Gatineau.


[1] Archives de l’Ontario, Plan of R 1, c-IV, Nepean, lot 30, con 1 (of), tiré du livre de Bruce Eliot, The City Beyond, p. 11. On voit aussi dans les écrits le nom « Chaudiere Lake » au début du 19e siècle.

[2] Lucien Brault nomme le territoire Des-Chênes et il explique que le nom des rapides Deschênes « vient du fait que de nombreux chênes y poussent sous le régime français selon le chevalier de Troyes en 1686 » et il ajoute que les Algonquins nomment l’endroit « Miciminj » qui veut dire « là où pousse le chêne ». Lucien Brault, Aylmer d’hier / of Yesterday, Institut d’histoire de l’Outaouais, Aylmer, Québec, page 233. Chad Garfield utilise aussi cette source pour confirmer le nom des rapides. Chad Gaffield et al. « La grande rivière des Algonquins : 1600-1650 », L’histoire de l’Outaouais, Les régions du Québec ; 6, Institut québécois de recherche sur la culture, 1994,  Québec, p.

Citation de Michelle Guitard, Quartier Deschênes, Énoncé d’importance et patrimoniale du quartier Deschênes, Association des résidents de Deschênes et Association du patrimoine d’Aylmer, p. 15. (Format PDF du rapport : http://www.vive-deschenes.ca/resources/Énoncé%20historique%20Deschênes%20-%20Guitard%202012.pdf )

Pour aller plus loin sur l’expédition du chevalier de Troyes 1686, Musée virtuel de la Nouvelle-France, Musée canadiens des civilisations.

[3] N’y a-t-il pas un Oakville en Ontario ?

[4] Plan d’assurance incendie Goad, Hull & Vicinity, Que., January 1903, revised May 1908. Bibliothèque et Archives Canada : Cartes et plans, Online MIKAN no. 3823774

[5] Communauté chrétienne Saint-Médard, Programme souvenir, 1923-1973, Juin 1973, 71 pages, aussi dans Jacques Séguin, Une communauté chrétienne vivante, Saint-Médard d’Aylmer 1923-1998, 128 pages et dans Lucien Brault, « Lucerne (Hull-Sud) Deschênes », Aylmer d’hier/ Aylmer of Yesterday, Institut d’histoire de l’Outaouais, Aylmer (Québec), pages 235-236. Il n’y a pas de doute que cette description nous vient de Louis Taché, Le nord de l’Outaouais. Manuel-Répertoire d’Histoire et de Géographie régionales, Le Droit, Ottawa, 1938, qui a écrit à la page 205 (lien en PDF : http://www.reseaupatrimoine.ca/documents/Nord%20de%20lOutaouais%20p2%20s1%20c2.pdf

« Dès l’établissement des premiers colons sur la route d’Aylmer, une scierie fut construite à la tête du rapide Deschênes. Cette scierie rendit de grands services à tous ceux qui, alors, élirent domicile dans les environs. La rivière Outaouais était, en particulier à cet endroit, bordée de beaux chênes. C’est ainsi que les Canadiens français appelaient indistinctement le petit établissement, qui s’était formé autour du premier moulin’, les Chênes ou aux Chênes. Aujourd’hui même, on entend encore certains vieux citoyens se servir de la même appellation. Il est regrettable, au point de vue historique, que le nom de ce petit village se soit mué en celui de Deschênes. Pourquoi ne dirait-on pas Village-des-Chênes, Lac-des-Chênes ? »

[6] Communauté chrétienne Saint-Médard, Programme souvenir, 1923-1973, Juin 1973, page 16 et dans Jacques Séguin, Une communauté chrétienne vivante, Saint-Médard d’Aylmer 1923-1998, page 21.

[7] Michael Newton, « La maison Charron : Symbole d’une vision contrariée », Outaouais, Le Hull disparu, Institut d’histoire régionale de l’Outaouais, 1982, p. 12 et Michael Newton, Some notes on Bytown and the fur tradeThe Historical Society of Ottawa, Bytown Pamphlet series. no 5, 1991, p. 3. Retrouver carte où on voit Miville Tavern à l’endroit où est situé le musée canadien des civilisations aujourd’hui à Gatineau. D’autant plus, il y a une peinture au Musée des Beaux-Arts du Canada montrant un groupe autochtone sur la rive nord de l’Outaouais en face du Parlement d’Ottawa.  

[8] Noms et lieux du Québec, ouvrage de la Commission de toponymie, 1994 page 194 et Commission de toponymie du Québec, Lac Deschênes.

L’Asticou, lieu des trois portages sur la rivière des Outaouais

L’Asticou, lieu des trois portages sur la rivière des Outaouais

 

Aux pieds où sied maintenant le parlement fédéral à Ottawa, se trouve la chute des Chaudières que Samuel de Champlain décrit comme l’endroit de la marmite bouillonnante telle une grande chaudière où se dégage une bruine de vapeur. Champlain emprunte surement la rive nord sur des lieux d’arrêt obligatoire au cours de ses voyages sur l’Outaouais. D’ailleurs, l’explorateur-cartographe caractérise l’endroit dans les récits de son voyage de 1613. Il illustre ce lieu en le représentant par cette pointe de terre méridionale sur la rive nord de la rivière des Outaouais de la carte de 1632.

Carte de Sieur Samuel de Champlain, 1632
Carte de Sieur Samuel de Champlain, 1632

La chute des Chaudières a pris son nid naturellement au retrait de la mer Champlain à la toute fin de la dernière période de glaciation. Cet obstacle naturel impose une série de trois portages à tous les voyageurs. Les Chaudières se contournent à partir d’un réseau de sentiers étroits permettant de suivre par voie terrestre la rive nord de l’Asticou, le nom de la chute chez les Algonquins. L’Asticou est aussi un lieu de rassemblement et de recueillement spirituel pour cette grande nation algique très discrète depuis les guerres iroquoises du 17e siècle. Dans la région, les Algonquins y assument fièrement le rôle de gardien de la forêt où abonde le castor et ce, jusqu’à l’arrivée du groupe d’associés du chef de canton Philemon Wright au début du 19e siècle.

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Charles William Jefferys (1869-1951)
Indiens rendant hommage aux esprits de la Chaudière
Collection Imperial Oil, BAC

Des rares traces du patrimoine sur la traite des fourrures amènent à croire que les familles marchandes Miville-Deschênes et Gatineau sont actives dans la région dès le 17e siècle. Ces marchands de fourrure sont alors très familiers avec l’Asticou qui impose nombreux arrêts pour franchir les trois portages nécessaires avant d’atteindre les eaux calmes à l’est du lac Deschênes afin de poursuivre leur voyage sur l’Outaouais supérieur. Le premier sentier est d’une longueur de 643 pas. Les voyageurs doivent débarquer de leur embarcation et entreprennent leur périple avec l’ensemble des contenus de l’équipage lourdement chargé et leur canot sur leurs épaules.

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Philip John Bainbrigge(1817-1881)
Chats Rapids, near Ottawa ( Ontario ), ca. 1838-1841
Collection Philip John Bainbrigge, BAC C-011854,
SOURCE: ICON 1368

Le deuxième portage à la petite Chaudière impose un transport terrestre de 700 pas. Le troisième portage aboutit aux rapides Deschênes, et il oblige l’équipage à franchir les 740 pas pour atteindre les eaux calmes et navigables du lac Deschênes sur l’Outaouais.

Bibliothèque et Archives Canada : C-002772 Crédit : BAC, No. Acc. 1989-401-4
Groupe de voyageurs autour d’un camp de feu ca. 1870
Source : Bibliothèque et Archives Canada C-002772
Crédit : Bibliothèque et Archives Canada Acc. No. 1989-401-4

Les arrêts de navigation obligatoires à la chute des Chaudières jusqu’aux rapides Deschênes exigent de grands efforts physiques aux voyageurs. Ils ont à porter leurs charges avec agilité sur des sentiers étroits menant d’un portage à l’autre tout en transportant leur grand canot sur leurs épaules.

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Lieu de débarquement du troisième portage au rapide de Deschênes.
Analyse du potentiel archéologique au rapide menée par le GRAO et l’Association des résidents de Deschênes, Automne 2012, Collection Lisa Mibach.

Des obstacles naturels obstruent le passage non loin de l’embouchure de la rivière Gatineau jusqu’au lac Deschênes. Sur la rivière Gatineau, il y a aussi un lieu de portage contraignant aux rapides Farmer qui obligent ainsi les voyageurs à rester quelques jours sur les péninsules où naîtra la future ville de Gatineau.

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Jenny Russell Simpson (1847-1936)
Vue des rapides Farmers, sur la rivière Gatineau, à partir de l’île Wright (Québec), 20 août 1879
Collection Amy Cau, BAC C-003516
SOURCE: ICON 181740

Des sentiers reliant la fin des portages à l’ouest des Chaudières jusqu’au lieu de départ vers le nord sur la rivière Gatineau débutant aux rapides Farmer se joignent tous deux par un réseau de sentiers menant aux rapides Deschênes jusqu’aux collines de la Gatineau. Au 19e siècle, certains de ces sentiers s’élargiront plus tard et deviendront les premières routes qu’emprunteront les colons. Le chemin Vanier, le chemin de la Montagne et le chemin Rivermead en sont quelques exemples.

Frances Anne Hopkin, Descente des rapides, Québec (Québec ),  Collection Hopkin, Bibliothèque et Archives du Canada, 1879
Frances Anne Hopkin,
Descente des rapides, Québec (Québec ),
REPRODUCTION : C-002774,
Collection Hopkin, Bibliothèque et Archives du Canada, 1879,
SOURCE: ICON 181548

Source au sujet de la période de la fin de la glaciation en Outaouais

Jean-Luc Picard, « Les sites archéologiques de la vallée de l’Outaouais », Kichi Sipi, à la découverte de la mémoire ancienne de notre région, Musée canadien des civilisations, Mise à jour le 3 juin 2010

Source au sujet du site des trois portages

Chad Garfield et al., « La rivière des Outaouais :1650-1791 », Histoire de l’Outaouais, Institut national de la recherche scientifique (INRS-Culture et société), p.95-97.

Source pour le réseau des sentiers et des premières routes de l’Outaouais

Diane Aldred, « L’intersection du Chemin Deschênes », et la « La route menant au lac », Le Chemin d’Aylmer, une histoire illustrée, Association du patrimoine d’Aylmer, Aylmer (Québec), 1993, p. 18 et pp. 178-179.

Charles William Jefferys, (1869-1951) illustre la cérémonie du tabac pratiquée par les Algonquins- « Indiens rendant hommage aux esprits aux Chaudières », Collection Imperial Oil Collection à Bibliothèque et Archives Canada,

Au sujet du marchands français et de la traite des fourrures en Outaouais,

Raymond Ouimet, Pierre Miville-Un ancêtre exceptionnel, Les Éditions du Septentrion, 1989, 132 pages et Raymond Ouimet et Nicole Mauger, Catherine de Baillon, Enquête sur une fille du roi, Les Éditions du Septentrion, 2001, 264 pages.

L’activité de la fourrure à Gatineau du 17e et 18e siècle fait peu objet de l’historiographie québécoise. Michel Filion a caractérisé dans « La traite des fourrures au XVIIIe siècle : essai d’analyse statistique et d’interprétation d’un processus » la nature des changements dans la traite suite à la conquête. Il révèle en conclusion qu’il se pose nombreux problèmes d’interprétation lorsqu’on tente de mesurer le changement dans le commerce de fourrure entre les périodes du régime français et du régime britannique. Il y a aussi aucun type de documentation sérielle autres que les registres de congés de traite déposés par Edmond-Zotique Massicotte à Montréal en 1920.

Il devient alors difficile de cerner l’envergure de la traite des fourrures dans la région de l’Outaouais. Le travail le plus exhaustif au sujet de la traite des fourrures dans le comté de l’Ottawa au 19e siècle sont les travaux de l’historien Michael Newton, « Some notes on Bytown and the fur Trade », The Historical Society of Ottawa, Bytown Pamphlet series. no 5, 1991 et Michael Newton, « La maison Charron : Symbole d’une vision contrariée », Outaouais, Le Hull disparu, Institut d’histoire régionale de l’Outaouais, 1982. Cet historien traite des enjeux de la traite des fourrures au début de la colonisation de l’Outaouais. Malheureusement, l’historien travaillant pour le compte de la Commission de la capitale nationale du Canada, Michael Newton décède avant que ne se complète son étude des postes de traite dans le comté de l’Ottawa au 19e siècle. Le dernier site recensé par monsieur Newton est celui sur le lot 19 du premier rang du canton de Hull selon Bruce Elliot de l’Université Carleton à Ottawa.

Voici des articles consultées disponible en ligne sur le site Web des publications du Réseau du patrimoine de Gatineau.

Outaouais, le Hull disparu, no.1 (1988) Société d’histoire de l’Outaouais, 89 p.

  • Michael Newton, « La maison Charron : symbole d’une vision contrariée », Outaouais, le Hull disparu, no.1 (1988) Société d’histoire de l’Outaouais, p.11-15

Voir aussi La revue de la société d’histoire de l’Outaouais, Asticou no5 disponible en ligne sur le site Web Réseau du patrimoine de Gatineau.

Asticou, cahier no. 5 (mars 1970), Société historique de l’Ouest du Québec, 35 p.

Les trois articles suivants retiennent notre attention dans le cadre de cette recherche :

  • Augustin Potvin, «Fouilles archéologique à Hull?» dans Asticou, cahier no. 5 (mars 1970), Société historique de l’Ouest du Québec, p. 4.
  • Guillaume Dunn, «L’Outaouais : histoire d’une rivière» dans Asticou, cahier no. 5 (mars 1970), Société historique de l’Ouest du Québec, p. 5-15.
  • «Les origines du canton de Hull d’après Philémon Wright» dans Asticou, cahier no. 5 (mars 1970), Société historique de l’Ouest du Québec, p. 17-30.

Asticou, cahier no. 6 (octobre 1970), Société historique de l’Ouest du Québec, 30 p.

  • Gilles Lemieux, «Quelques noms indiens de chez nous» dans Asticou, cahier no. 6 (octobre 1970), Société historique de l’Ouest du Québec, p. 26-27.

Asticou, cahier no. 7 (juin 1971), Société historique de l’Ouest du Québec, 34 p.

  • Roger Marois, «L’archéologie au Québec» dans Asticou, cahier no. 7 (juin 1971), Société historique de l’Ouest du Québec, p. 31-33.

Voir aussi La revue de la société d’histoire de l’Outaouais, Asticou no 15, avril 1976.

  • Guillaume Dunn, «Fort-Coulonge : site archéologique», dans Asticou, cahier no 15 (avril 1976), Société historique de l’Ouest du Québec, p.16-23
La rivière des Outaouais et ses histoires méconnues

La rivière des Outaouais et ses histoires méconnues

L’histoire de l’Outaouais a évolué au gré des particularités des emplacements géographiques le long de la grande rivière. L’Outaouais est d’abord la voie navigable vers le cœur du continent. Au 19e siècle, la rivière devient aussi une ligne de partage géopolitique, économique et culturelle. Son nom nous révèle déjà une de ses particularités, car ce toponyme est retenu que depuis un peu plus d’un siècle[1]. Il se réfère surtout au nom donné à une nation amérindienne n’ayant jamais occupé le bassin versant de la grande rivière. Cette nation occupe le nord du Lac Huron, ils sont de grands commerçants de nation algique, et Pontiac en est le chef le plus connu de l’historiographie québécoise. Depuis le 17e siècle, les Outaouais utilisent la rivière pour atteindre les Français dans la vallée du Saint-Laurent. Les premiers occupants du bassin versant sont les Algonquins, et la nomment d’ailleurs « Kitchissippi » signifiant la Grande rivière[2]. Ce toponyme est aussi retenu par Joseph Bouchette en 1813[3].

Les cantons sur la "Grand River" en 1802
Joseph Bouchette, A Plan of the new townships on the Grand or Ottawa River, Numéro d’identification : 2663014, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

Une histoire de commerce plus de millénaire

Au prime abord, les berges de l’Outaouais se sont formées au retrait des grandes eaux de la mer Champlain, il y a plus de 6000 ans à la fin de l’ère glacière. L’héritage ancestral des Algonquins nous permet par la suite de remonter le temps jusqu’à la fin de la période sylvicole au moment des premiers contacts avec les Européens. Cependant, cette route fluviale est très tôt incorporée aux réseaux routiers du commerce amérindien en Amérique. « Par cette dernière voie, transitent, bien avant l’arrivée des Européens, le cuivre, les pierres à feu, l’obsidienne et les os de baleine[4] ». L’importance économique de la rivière ne peut alors pas être reniée et ce, bien avant l’arrivée des premiers Européens dans la région. En 1613, Samuel de Champlain cartographie le territoire, et il nous fait connaître ainsi les peuples des forêts de l’est.

Carte de Sieur Samuel de Champlain, 1632
Carte de Sieur Samuel de Champlain, 1632

La rivière du Nord

« Pour les coureurs des bois, l’Outaouais était la rivière du Nord, parce qu’elle les menait aux vastes régions giboyeuses des «pays d’en haut », c’est-à-dire les immenses étendues de forêt auxquelles on accédait en remontant le cours des affluents du Saint-Laurent[5] ». Dès lors, l’ensemble des explorateurs, des militaires, des missionnaires et des coureurs des bois emprunte cette route du nord vers les « pays d’en haut » pour rejoindre par cette voie navigable, l’intérieur des différentes régions du continent nord-américain. C’est aussi à cette époque que les Algonquins surnomment ce cours d’eau Mahamoucédé, « la rivière de commerce[6] » ou selon Richard Nadeau, « adawe » signifiant « acheter ou vendre[7] ». Guillaume Dunn nous fait aussi remarquer que « la colonisation fut extrêmement lente à démarrer dans la vallée de l’Outaouais[8] ». Cette terre conserve sa splendeur sous l’occupation des Algonquins jusqu’au début du 19e siècle.

Bibliothèque et Archives Canada : C-002772 Crédit : BAC, No. Acc. 1989-401-4
Groupe de voyageurs autour d’un camp de feu ca. 1870
Source : Bibliothèque et Archives Canada C-002772
Crédit : Bibliothèque et Archives Canada Acc. No. 1989-401-4

Les lieux de portages aux chutes de la Chaudière

La rivière représente un défi de taille pour toute personne s’y aventurant jusqu’à la fin du 19e siècle. Les obstacles naturels font en sorte que de nombreux portages sont de mises pour les contourner. La rive nord de l’Outaouais est le lieu privilégié pour le débarquement lors des portages obligatoires[9]. Cette situation amène les cartographes de l’époque à décrire à leur façon ces lieux de portage. Certains noms des marchands de fourrure sont retenus dans la toponymie des lieux de traite populaires[10], tandis qu’ailleurs ce sont les traductions des noms usuels amérindiens inspirées de la géographie du territoire.

Les rapides de Deschênes

Un de ces lieux de portages d’importance est les rapides de Deschênes que l’on voit apparaître sur les cartes du 19e siècle. Ces rapides sont situés à la pointe le plus au sud de la rivière des Outaouais. L’origine de son nom demeure toujours du débat. Certains historiens attribuent ce nom à la description vague laissée dans les écrits  de Chevaliers de Troyes en 1686 qui rapporte la présence de nombreux chênes dans les environs[11]. La question demeure que le nom « des chênes » se traduit très bien en anglais et que cette terminologie s’utiliserait facilement en cartographie au 19e siècle où toutes les cartes officielles sont de langue anglo-saxonne. Ainsi, cette petite pointe de terre faisant fi aux abords des rapides de Deschênes demeure toujours une énigme à élucider surtout sachant que la famille Miville-Deschênes de Québec et de Trois-rivières est très active dans les environs durant la longue période de la traite des fourrures qui prend graduellement fin vers 1831[12].

Le nom enregistré de "Jacques Miville Sieur desChesnes".  Signature à Québec le 19 octobre 1669 dans le contrat de mariage de Duquet entre Jacques Miville et Catherine de Baillon.  Voir : http://www.miville.com/genealogie.htm
Le nom enregistré de « Jacques Miville Sieur desChesnes ».
Signature à Québec le 19 octobre 1669 dans le contrat de mariage de Duquet entre Jacques Miville et Catherine de Baillon.
Voir : http://www.miville.com/genealogie.htm

Le symbolisme de l’ouverture de la région

Il demeure qu’au tournant du 19e siècle, l’Outaouais est toujours une voie navigable du commerce maintenant son importante économique dans le développement des colonies britanniques et de son expansion vers l’ouest, et ce jusqu’au début du rail dans la région dans la deuxième partie du 19e siècle. Navigants vers cette nouvelle région de colonisation, les Loyalistes, les Américains, les Canadiens, les Irlandais, les Écossais et les Allemands ont tous façonné à leur manière l’environnement et les différents milieux socioculturels sur le bassin versant de l’Outaouais. C’est aussi en 1791 que la rivière devient la ligne de démarcation transfrontalière entre le Bas-Canada et le Haut-Canada. La carte Joseph Bouchette, A Plan of the new townships on the Grand or Ottawa River confirme en 1813 cette ligne de démarcation.  Ainsi le peuplement colonial s’amorce en 1800 que les lieux des trois portages des chutes de la Chaudière deviennent des milieux d’occupation européenne et le fief d’importance du développement économique du Bas-Canada. C’est de ce développement colonial que s’attribue d’abord l’essor de l’économie du bois au Bas-Canada. C’est aussi en Outaouais que le monde politique vit de près l’Union des deux Canada en 1840. D’ailleurs,  c’est aux chutes de la Chaudière qu’est érigé le pont de l’Union en 1841 reliant symboliquement le Haut-Canada au Bas-Canada[13]. Ce symbolisme ne peut qu’accentuer le rôle politique et économique de ces colonisateurs de la région sur l’histoire du Canada.

D’une forêt à une région fortement industrialisée en moins d’un siècle

Ainsi, l’arrivée de Philemon Wright et de son groupe d’associés amorce en moins d’un siècle le peuplement qui voit disparaître cette vaste forêt de chênes et de grands pins au profit d’un amas de villages détenant chacun leur microhistoire. Déjà en 1832, Joseph Bouchette explique que « The inhabitants in 1824 were placed under the superintendence of Mr. Wright, who has adopted various means to excite the industry and secure the comfort and happiness of all classes of his little colony; and perhaps in no part of the province will be found more industry and a better understanding among the settlers, for they seem universally to enjoy a degree of ease and comfort seldom to be met with in settlements of such recent date : every thing exhibits a degree of affluence and social prosperity not reasonably to be expected in settlements formed within 30 years ».

Chaudiere Falls with Bridge over the Ottawa River, Bytown (Ottawa), ( Ontario ), January, 1839 Bibliothèque et Archives Canada, C-000509 SOURCE: ICON 304
Chaudiere Falls with Bridge over the Ottawa River, Bytown (Ottawa), ( Ontario ), January, 1839
Bibliothèque et Archives Canada, C-000509
SOURCE: ICON 304

Alors, le canton de Hull devient un lieu de développement primé dans la colonie basse-canadienne. L’accélération du développement économique transforme radicalement le paysage de l’Outaouais jusqu’à là jalousement conservé par les nations algonquines. Les terres environnantes se peuplent rapidement. Les communautés se développent au même rythme que s’accélère l’économie du bois. Hull devient pour un temps la troisième ville en importance au Québec à la fin du 19e siècle.

Philemon Wright est le leader du canton de Hull, mais qu’en est-il l’histoire de ses associés et de leurs descendants ?

L’Outaouais devient alors un lieu de rencontre de différentes origines et cultures. Chacune des communautés ajoute sa propre essence culturelle aux villages de la région. Il est aussi à noter que certaines de ces microhistoires sont mieux connues que d’autres. Longtemps l’histoire de l’Outaouais s’amorce avec l’établissement de la famille de Philemon Wright. Il demeure que l’histoire de ses associés et leurs descendants est méconnue de l’historiographie québécoise. Il faut rappeler ici que le succès du développement du canton de Hull est un effort de groupes et d’un consensus établis entre les associés et leur chef Philémon Wright. Ainsi passe sous silence l’histoire des hommes et des femmes qui ont contribué à l’essor de ce vaste milieu urbain en Outaouais mieux connu aujourd’hui sous le nom de la ville de Gatineau. Sans renier le rôle de la famille Wright dans le développement de la région, il est temps que s’élargisse l’histoire des débuts de la grande ville de Gatineau. Il se dénote alors rapidement plusieurs contrariétés et plusieurs énigmes qui nuancent l’histoire officielle de la région et des communautés formant aujourd’hui la ville de Gatineau.

Établissement du canton de Hull
Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Plan of part of the Township of Hull situated on the northerly side of the Ottawa River in the Province of Lower Canada. Théodore Davis – 1802 – Fonds Ministère des Terres et Forêts; Cote: E21,S555,SS1,SSS1,PH.17A, Cartothèque, Centre d’archives de Montréal.

Le lot 15 sur le 1er rang du canton de Hull

C’est ainsi que cet essai se tourne sur l’historique du premier rang à mi-chemin entre les deux premiers villages du canton de Hull (Aylmer et Hull). Sur ces lieux se révèlent une histoire semée d’intrigues et de mystères. C’est sur le lot 15 qu’il est possible d’avoir un nouveau regard sur les débuts de la ville de Gatineau. Ce n’est que par les traces de son patrimoine qu’il est possible de faire valoir cette histoire qui a peu préoccupé les érudits de notre discipline. Ce lot 15 est situé sur cette pointe de terre d’un ancien lieu de portage  de la Chaudière bien connu et achalandé sur une longue période de l’histoire de l’Outaouais. Ainsi, les sources archivistiques et les vestiges de son patrimoine nous amènent à comprendre autrement l’établissement dans le canton de Hull et les moyens utilisés contribuant entre autres, à l’essor de la bourgeoisie marchande de la région. Il s’offre ainsi un aperçu différencier sur le mouvement migratoire et le développement socio-économique sur la pointe la plus au sud de la région de l’Outaouais.

Sources :

[1] Guillaume Dunn,  « L’Outaouais, l’histoire d’une rivière » Asticou, no 5 (Mars 1970), Société d’histoire de l’Outaouais, p.5. http://www.reseaupatrimoine.ca/documents/Cahier_5_asticou.pdf

[2] Guillaume Dunn,  « L’Outaouais, l’histoire d’une rivière » Asticou, no 5 (Mars 1970), Société d’histoire de l’Outaouais, p. 5. http://www.reseaupatrimoine.ca/documents/Cahier_5_asticou.pdf

[3] Joseph Bouchette, A Plan of the new townships on the Grand or Ottawa River, 1813, Collection des cartes et plans de la BAnQ, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.  Voir aussi A Plan of the New Townships on the Grand or Ottawa River, 1813 sur le site Parcours du patrimoine à l’adresse https://sites.google.com/site/parcoursdupatrimoine/le-lot-15-rang-i-du-canton-de-hull/1-lecture-geographique-des-rangs-et-des-cantons-en-outaouais-1/c–usage-des-cartes-et-des-plans-anciens-du-19e-siecle/b-a-plan-of-the-new-townships-on-the-grand-or-ottawa-river-1813

[4] Chad Gaffield et al. « La grande rivière des Algonquins : 1600-1650 », L’histoire de l’Outaouais, Les régions du Québec ;6, Institut québécois de recherche sur la culture, 1994,  Québec, p. 81.

[5] Guillaume Dunn,  « L’Outaouais, l’histoire d’une rivière » Asticou, no 5 (Mars 1970), Société d’histoire de l’Outaouais, p. 5. http://www.reseaupatrimoine.ca/documents/Cahier_5_asticou.pdf

[6] Chad Gaffield et al. « La grande rivière des Algonquins : 1600-1650 », L’histoire de l’Outaouais, Les régions du Québec ;6, Institut québécois de recherche sur la culture, 1994,  Québec, p. 78.

[7] Richard Nadeau, « La rivière des Outaouais, la voie royale vers l’ouest », Histoire Québec, vol. 11, no 2, 2005, p. 35.

[8] Guillaume Dunn,  « L’Outaouais, l’histoire d’une rivière » Asticou, no 5 (Mars 1970), Société d’histoire de l’Outaouais, p. 13. http://www.reseaupatrimoine.ca/documents/Cahier_5_asticou.pdf

[9] La géographie de la rivière joue un rôle déterminant sur l’accostage des canots sur les berges. Cette situation s’explique par le fait que les vents dominants de l’ouest érodent davantage les berges du nord formant plus de plages sablonneuses. De plus, le mouvement du courant fluvial est-ouest facilite le débarquement des embarcations sur la rive nord.

[10] Raymond Ouimet,  « Ville de Pointe-Gatineau (1876-1974) – Historique » http://www.gatineau.ca/docs/histoire_cartes_statistiques/archives/docs/pg_hist.htm

[11] Lucien Brault nomme le territoire Des-Chênes et il explique que le nom des rapides Deschênes « vient du fait que de nombreux chênes y poussent sous le régime français selon le chevalier de Troyes en 1686 » et il ajoute que les Algonquins nomment l’endroit « Miciminj » qui veut dire « là où pousse le chêne ». Lucien Brault, Aylmer d’hier / of Yesterday, Institut d’histoire de l’Outaouais, Aylmer, Québec, page 233. Chad Garfield utilise aussi cette source pour confirmer le nom des rapides. Chad Gaffield et al. « La grande rivière des Algonquins : 1600-1650 », L’histoire de l’Outaouais, Les régions du Québec ;6, Institut québécois de recherche sur la culture, 1994,  Québec, p.

Cependant, le Captain Andrew Jackson de Nepean (établissement sur la rive sud des rapides de Deschênes) écrit Deschene sur la carte dessinée et remise avec une pétition aux autorités coloniales en 1831. Archives de l’Ontario, Plan of R 1, c-IV, Nepean, lot 30, con 1 (of), tiré du livre de Bruce Eliot, The City Beyond, p. 11. De plus, la carte d’assurance incendie Goad nomme l’endroit Deschènes. Collection Paul Brunet. « Hull & Vicinity, Que » 1903-1921, Montréal : Chas. E. Goad, Civil Engineer 
- 44 plan(s) : coul. ; 61 X 67 cm, BAnQ, Centre régional des archives de l’Outaouais, cote P61.

Il est alors de mise de se questionner sur l’origine du nom Deschênes car il est aussi connu que la famille de grands marchands de fourrure de Québec est très active dans la région depuis le régime français. Cette activité se poursuit au 19e siècle et cette famille exploite la fourrure pour le compte de la famille McGillivray dont Murdoch travaillant pour la Compagnie du Nord-Ouest et comme traiteur indépendant au poste de traite des rapides de Deschênes. Michael Newton, « La maison Charron : Symbole d’une vision contrariée », Outaouais, Le Hull disparu, Institut d’histoire régionale de l’Outaouais, 1982, p. 12 et Michael Newton, Some notes on Bytown and the fur tradeThe Historical Society of Ottawa, Bytown Pamphlet series. no 5, 1991, p. 3.

[12] Michael Newton, « La maison Charron : Symbole d’une vision contrariée », Outaouais, Le Hull disparu, Institut d’histoire régionale de l’Outaouais, 1982, p. 12 et Michael Newton, Some notes on Bytown and the fur tradeThe Historical Society of Ottawa, Bytown Pamphlet series. no 5, 1991, p. 3.

[13] Archives nationales du Canada, «  Au dessus de la rivière des Outaouais, l’union tient par deux câbles », Les trésors des archives nationales du Canada, Les Éditions du Septentrions, Sillery, Québec, p.  62.

Histoire régionale et l’Outaouais

Histoire régionale et l’Outaouais

« En général,

nous ne connaissons pas assez cette terre

qui est la nôtre,

parce que notre éducation, trop tournée vers les choses abstraites,

vers un passé qui va de plus en plus s’évanouissant,

ne nous apprend presque rien de ce qui est autour de nous,

de ce qui est devant nous,

de ce qui est sous nos pas ».

Source : Arthur Buies, L’Outaouais supérieur, 1889, p.9.

Les pionniers de l’historiographie canadienne-française en Outaouais 

À l’époque où cette estampe des chutes de la Chaudière de John Henry Walker s’imprime, l’histoire de la région de l’Outaouais commence aussi à s’écrire… Les premiers écrits de l’histoire régionale suivent un modèle qui valorise davantage les réalités géographiques et l’évolution de la colonisation en dehors de la zone seigneuriale.  Il est possible d’analyser l’évolution du mouvement migratoire en suivant le développement de l’historiographie de la région de l’Outaouais depuis ses origines au 19e siècle.

Rivière des Outaouais, chutes de la Chaudière 1850-1885, 19e siècle M930.50.7.515 © Musée McCord
John Henry Walker (1831-1899)
1850-1885, 19e siècle
M930.50.7.515
© Musée McCord

La nordicité de l’Outaouais

Aux premières heures de l’histoire du Québec, l’Outaouais est d’abord le « Nord » à la limite du front pionnier à conquérir[1]. La région de l’Outaouais s’étend alors aux limites nordiques du système seigneurial. L’Outaouais est la région sur la rive-nord  de la grande rivière qui est aussi la route permettant d’atteindre sur les grands canots voyageurs les régions éloignées à l’ouest de Montréal. Dans le vocable du temps, le «Nord » est alors beaucoup plus vaste et étendu que le laisse entendre les cartes géographiques aujourd’hui.

Jusqu’en 1960, la géographie occupe une partie importante de l’histoire régionale afin de décrire explicitement les fronts pionniers. La description géographique aide à faire comprendre l’évolution de la prise de possession du territoire. Elle fait découvrir les enjeux de la conquête du sol par les pionniers. Le bilan de ces analyses se penche ensuite sur l’évolution des paroisses au rythme de l’avancement des pionniers sur les terres de colonisation. Cet aspect théologique de l’histoire régionale sous-entend les fondements de l’agriculturisme qui est de la dialectique cléricale du temps. Cette approche à l’histoire régionale a installé une historiographie sur lesquelles se lisent et s’interprètent encore nombreux textes d’histoire des régions aujourd’hui.

En somme, cette approche méthodologique cadre l’évolution de la colonisation dans une géographie spécifique. L’histoire cherche alors à soulever l’intérêt du public pour mieux lui faire saisir l’idée du pionnier en territoire de colonisation. L’idée pionnière s’enrichit souvent d’un discours théologique et nationaliste sur les efforts et les résultats des labeurs aux premières heures de la colonisation en dehors de la zone seigneuriale.

L’expansion territoriale canadienne-française

Arthur Buies est un pionnier de l’écriture sur l’Outaouais. Il rédige un premier essaie sur l’histoire de l’Outaouais supérieur. Les valeurs idéologiques d’Arthur Buies sont cependant issues de l’idée libérale de la colonisation et de l’expansion territoriale du discours des anticlércalistes au 19e siècle. Comme ses contemporains, il souhaite élargir le cadre de l’historiographie nationale du Québec. Il décrit rigoureusement les paysages de l’Outaouais, ce qui maintient en place le modèle de l’historiographie régionale des clercs. Arthur Buies reprend l’idée nationaliste mais cette fois en affirmant que « La colonisation, j’y insiste, est l’œuvre par excellence, l’œuvre vitale, et elle seule peut nous assurer une prospérité normale, solide et durable[2] ». Le nationalisme dépend alors de l’expansion canadienne-française afin de l’amener à s’intégrer au développement économique des régions de colonisation.

Alors, Buies n’aborde pas le développement de la région selon le modèle clérico-nationaliste. Il voit plutôt à placer dans son contexte géographique le développement socio-économique du bassin versant de la rivière des Outaouais. Il cherche ainsi à démystifier la migration tardive des Canadiens-français dans la région. Il ne s’attarde pas sur les frontières entre le Québec et l’Ontario et sur celles des localités et des paroisses. Ainsi, Buies cherche à faire valoir l’expansion de la nation canadienne-française sur le territoire habité ou habitable de la région.

Sa monographie « L’Outaouais supérieur » décrit une vaste contrée forestière parsemée de lac et de rivières. La région décrite se délimite à partir des frontières du nord-ouest seigneurial, c’est-à-dire le nord de Trois-Rivières et de Joliette ainsi que le territoire à l’ouest du lac des Deux-Montagnes. Il rapproche ainsi la zone seigneuriale à cette nouvelle région de colonisation. Il situe aussi l’Outaouais dans sa nordicité sous forme  de prose quasi-poétique. Arthur Buies décrit explicitement l’ensemble géographique du bassin versant de l’Outaouais. Il s’attarde surtout aux différentes voies d’accès du commerce et du développement. Il fait aussi valoir l’apport de l’industrie du bois et du chemin de fer transcanadien qui se construit à cette époque. Il remarque déjà que l’industrie du bois a rasé de vastes contrées de forêts luxuriantes sur la rive nord de l’Outaouais et ce, en moins de cent ans d’exploitation.

Le mythe de la nordicité et l’expansion culturelle sur une limite frontalière

Au 19e siècle, le « Nord » devient un lieu mythique menant au cœur des terres à bois sauvages du continent. Le « Nord » fait partie des mythes sur lequel repose la mémoire collective des CanadienNEs de l’époque.L’histoire de l’Outaouais n’échappe pas au discours fondé sur l’idée mythique de la nordicité.

Il faut aussi admettre que la région de l’Outaouais s’inscrit dans la mémoire collective comme la contrée des explorateurs, des coureurs des bois, de Dollard Desormaux, de la Chasse-Galerie, des grands barons du bois, de Jos Montferrand et des guerres des «Shinners ». L’Outaouais se développe alors comme la contrée mythique du « Nord » située au-delà du territoire habité des Canadiens-français.

La grande rivière des contes et légendes se transforme à l’image d’un Far West typiquement bas-canadien. L’Outaouais devient une contrée se bâtissant par l’histoire des hommes forts et valeureux.

L’historiographie contribue alors à édifier le mythe nordique de la région dans l’histoire canadienne-française malgré que géographiquement, l’Outaouais se trouve au sud de la province du Québec. L’histoire de la région représente l’Outaouais comme une zone à la frontière de la nordicité et à la porte de l’Ouest canadien. L’Outaouais devient alors l’idée mythique sise sur la frontalière des territoires à conquérir par les Canadiens-français.

La première monographie : Le Nord de l’Outaouais

Il faut attendre en 1938 pour que l’historiographie s’intéresse davantage à l’Outaouais du Canada français. L’approche historiographique du manuel le Nord de l’Outaouais  favorise toujours une approche à l’histoire de la région installée dans une tradition où la description du territoire, du développement de l’agriculture et de la colonisation maintiennent leur importance. Cet ouvrage est présenté sous forme de manuel d’histoire qui se divise en deux parties : « Géographie et histoire commune » et « Géographie et histoire locale »[3]. Ce manuel (400 pages) fait alors valoir les spécificités régionales et l’histoire locale de l’Outaouais. « Cette synthèse, la première à marier la géographie et l’histoire- à l’exception des travaux de Raoul Blanchard qui débute à la même époque – se présente sous forme de manuel[4] » qui est aussi offert au grand public[5]. Un coup d’œil s’impose selon Manon Leroux[6]. Le public l’accueille favorablement selon l’analyse de Fernand Harvey[7]. Il est possible de consulter ce livre rare sur la page publications en ligne du réseau du patrimoine gatinois.

Le centre d’intérêt de cette monographie offre un regard sur l’émancipation socio-économique et culturelle des Canadiens-français en Outaouais. Il offre une description riche de la géographie des lieux. Il recadre cette géographie selon le modèle d’une région de référence qui « est le produit d’une relation historique entre une population et son espace vécu à laquelle se sont ajoutées diverses interventions administratives de la part des autorités civiles et religieuses depuis les origines de la Nouvelle-France[8] ».

Louis Taché maintient un discours propre à l’historiographie régionaliste centrée sur le rapprochement entre l’histoire et la géographie. Cette approche méthodologique repose sur les traditions d’un grand mouvement régional ou provincial en France au 19e siècle[9]. Les érudits de l’histoire régionale de l’époque plaident « qu’il fallait accorder à chaque région naturelle d’un pays le droit de figurer individuellement dans l’histoire[10] ».

Ce mouvement historiographique est présent dans les écrits de Louis Taché qui est aussi confronté à l’idée de l’identité régionale en Outaouais. Il s’en détache en insistant sur le mouvement clérico-nationaliste dans le processus de colonisation des paroisses et des municipalités pour offrir un portrait démographique de la région.

Un autre manuel scolaire laisse son empreinte sur l’histoire de la région.  En 1965, Lucien Brault écrit le manuel Histoire du Canada pour les écoles franco-ontariennes. Il rédige aussi plusieurs ouvrages sur l’histoire locale et les débuts des premières villes du Canton du Hull. Il en demeure que son œuvre suit surtout les tendances de l’histoire locale qui rappelle les oeuvres pionnières des bâtisseurs de l’Outaouais. L’absence des sources dans ses écrits permet difficilement de poursuivre les pistes sur lesquels se fondent les faits exposés par Lucien Brault.

Les sources archivistiques en Outaouais

Nul ne peut cependant nier la contribution de la société d’histoire de l’Outaouais à l’historiographie de la région. La revue de la Société historique de l’Ouest du Québec, Asticou, et celle de l’Outaouais de la Société d’histoire de l’Outaouais apportent un éclairage sur différents aspects de l’histoire régionale.  L’Outaouais regorge de multiples histoires méconnues du grand public. Les revues démontrent clairement que l’histoire de l’Outaouais en est une qui se compose d’un vaste ensemble de microhistoires.

Pierre-Louis Lapointe est un archiviste qui a largement contribué à mettre en valeur les sources archivistiques de l’Outaouais. Ses contributions aux revues d’histoire sur l’Outaouais méritent d’être soulignées. Pierre-Louis Lapointe natif de la vallée de la Lièvre élargit notre façon de voir le pionnier en Outaouais. Il  pose un regard neuf sur les groupes ethniques cohabitant sur le territoire. Pierre-Louis Lapointe fait valoir l’idée du sentiment d’appartenance et de la complexité de cette mosaïque culturelle qui se dessine dans les premiers villages industriels de la région. Pierre-Louis Lapointe est aussi un des pionniers de la mise en valeur des sources archivistiques pour un public élargi au Centre régional d’archives de l’Outaouais (CRAO) créé en 1995.

Histoire des passions

La contribution des historienNEs de la région démontre que l’histoire en Outaouais est aussi une histoire de passion surtout, en mesurant la complexité des sujets et de l’usage méthodique qu’exige la recherche. L’usage des méthodes et des techniques de l’historiographie est nécessaire pour faire valoir la richesse du patrimoine de la région sans tomber dans les pièges du mythe et du nationalisme ethnique. L’histoire locale est vibrante dans la région, elle renferme à elle seule les contributions de nombreuses sociétés d’histoire qui racontent chacune à leur façon les débuts de la région.  Il existe malheureusement peu de monographies de l’histoire de l’Outaouais. Il n’y a toujours pas de projet de recherche en cours sur l’histoire de la ville de Gatineau.

Les dualités culturelles au coffin des limites frontalières

L’historienNE doit aussi composer avec la langue pour saisir l’ensemble de l’histoire de l’Outaouais. Ainsi, l’étude de la colonisation prend un autre visage lorsqu’on s’intéresse à l’Outaouais à travers les écrits de langue anglaise. Il y a les sources archivistiques des personnalités qui ont marqué l’histoire régionale. L’Outaouais compte plusieurs notoriétés marquantes ayant influencé l’histoire nationale. Nous n’avons qu’à penser à Louis-Joseph Papineau (Montebello) et Charles Dewey Day (Aylmer) tout deux ayant siégé pour le comté de l’Ottawa à la chambre d’assemblée.  Les écrits sur l’ouverture de la rive nord de l’Outaouais sont aussi l’histoire sur laquelle s’écrivent celles des Canadas au 19e siècle [12]. Cette situation amène alors à analyser autrement le concept du pionnier et de la colonisation en Outaouais à partir d’une historiographie ayant des méthodes d’analyse différentes des concepts du territoire et de la colonisation. Les ouvrages d’Hanson Guard et J L. Gourlay sont des incontournables pour avoir un regard différencier sur les pionniers en Outaouais au 19e siècle. Ces recueils produits du début du 20e siècle permettent de retracer l’évolution de la colonisation à travers les yeux des contemporains de langue anglaise. Ces récits très descriptifs contribuent davantage à faire valoir les petites communautés bordant les deux rives de l’Outaouais et ses nombreux habitants. Les descriptions sont riches en histoire des personnalités ayant occupé les lieux, d’où l’importance de ses écrits en généalogie aujourd’hui. Il faut aussi admettre que les descriptions d’Hanson Guard rehaussent le prestige des grandes personnalités anglophones de la région. Ce regard biaisé nous démontre l’importance d’être critique des sources en histoire. Gourley se montre moins enthousiaste dans la description des personnalités, mais il ne dresse pas un aussi large portrait des bâtisseurs de l’Outaouais.

L’histoire régionale sur la rive sud de l’Outaouais

Les ouvrages plus récents sur la région de l’Ottawa des universités de l’Ontario sont des sources indispensables pour saisir les enjeux qui se nichent à la frontière du « Nord » de la colonisation du Haut-Canada. Cette migration vers la région précède de peu celle du développement du Canton de Hull. La représentation de l’avancée des migrants anglophones vers la région semble un processus naturel dans l’évolution de la région. Il se présente autrement l’idée du pionnier sur la zone frontalière avec le Bas-Canada. La méthodologie se concentre beaucoup sur les sources archivistiques analysées selon des méthodes développées en généalogie. Cette méthode d’analyse amène à déborder des limites territoriales locales afin d’intégrer l’histoire régionale à une macrohistoire.

L’ouvrage de Richard M. Reid explore l’établissement de la Vallée de l’Ottawa entre 1800-1855 à travers les textes de journaux, les recensements et les documents d’archives. Reid  utilise les sources archivistiques pour concevoir de l’intérieur l’idée des pionniers dans la région de l’Outaouais. Cet ouvrage permet d’avoir regard sur le développement du tissu social et il fait valoir l’influence de ces réseaux d’influence dans le développement socio-économique de la région. Il élargit les horizons en intégrant cette activité aux réseaux économiques dans les colonies de l’Amérique nord-britannique. Reid aborde ainsi l’influence des politiques économiques de la métropole  britannique sur le mouvement migratoire dans la région. Il tente d’expliquer le peu de préoccupation des autorités dans l’établissement dans la région du nord-est du Haut-Canada.

Ainsi, l’histoire régionale commence à avoir des titres de noblesse dans l’historiographie canadienne. Ces titres lui sont surtout attribuables, car elle commence à s’intégrer à une histoire plus globale en établissant des liens entre le local dans un contexte élargi de l’histoire politique, économique et sociale.

Les monographies sur l’histoire et le patrimoine de l’Outaouais

La région de l’Outaouais compte trois monographies de son histoire et de son patrimoine. La mieux connue est celle lancée par le courant de la nouvelle histoire régionale des années 1980. Cette nouvelle histoire se veut surtout une prise de conscience collective régionale. Dans la région, cette ambition se bute souvent aux antagonismes ethniques et à la frontière séparant les deux rives de l’Outaouais. La monographie de Chad Garfield ne s’aventure pas dans la dualité culturelle. Ce collectif intègre l’histoire régionale à une histoire beaucoup plus large malgré l’absence voulue d’une histoire locale des bâtisseurs de l’Outaouais qui ont contribué à l’émergence de l’identité culturelle de la région.

Il s’agit aussi de reconnaître que cette absence est probablement intentionnelle. La frontière ethnique et politique demeure des terrains glissants dans l’historiographie québécoise. Il est d’ailleurs remarqué que l’histoire de l’Outaouais n’a pas été écrite par une université québécoise comme les prédécesseurs de cette collection sur les régions du Québec. Cette situation confronte de nouveau à la réalité de la frontière sur les deux rives de l’Outaouais. Les tracés frontaliers deviennent flou au fil de l’histoire de la région lorsqu’on l’étudie sur une longue durée.

Il demeure que cet ouvrage collectif est une grande monographie incontournable pour l’historienNE en Outaouais. Manon Leroux ajoute que « c’est un outil solide pour connaître l’histoire de la région d’un point de vue social, économique et politique, et ce, jusqu’aux années 1990[13] ».

Les antagonismes ethniques sont plus remarqués dans la monographie de Roger Blanchette. L’auteur situe malheureusement dans un vase clos l’histoire de la région en tenant peu compte du développement sur la rive sud de la rivière des Outaouais. Il établit peu les liens entre la région et l’essor économique de Montréal. Il revient sur la présence des conflits ethniques et sur les héros de la région du point de vue du Canadien-Français opprimé dans la région. Il intègre peu l’histoire de la région à la grande histoire nationale.

Louis-Philippe Lapointe s’aventure aussi sur le plancher glissant du nationalisme ethnique qui teinte parfois de patriotisme l’interprétation de l’histoire de la colonisation en Outaouais. Les critiques lui reprochent le caractère ethnique qui domine dans sa thèse de la bonne entente à Buckingham, maintenant un secteur de la ville de Gatineau.

Ainsi, il est possible de compter sur une main les monographies vouées à l’histoire de cette région souvent oubliée de l’historiographie du Québec. Depuis peu, l’Outaouais compte enfin un relevé important de son patrimoine régional. Manon Leroux vient de faire paraître l’Autre Outaouais, Guide de découverte du patrimoine. Ce travail colossal est rafraîchissant. Il est le résultat d’une longue recherche sur l’inventaire du patrimoine de l’Outaouais. De ces recherches, l’auteur nous livre les lieux de patrimoine, les personnalités qui les ont édifiés et les petites histoires locales.

Conclusion

Enfin, il faut cependant admettre que les ouvrages sur la colonisation, le développement socio-économique et le patrimoine de l’Outaouais s’attardent peu et rarement aux pionnières de la région. Ainsi malgré le fait que la colonisation et les pionniers sont les sujets les plus exploités des érudits de l’histoire de l’Outaouais, les femmes demeurent presque absentes des écrits en histoire sur la région. Cette situation devient encore plus délicate devant le fait que l’Outaouais est encore à la prise avec la caractérisation de son identité culturelle et régionale. Elle doit alors se faire le devoir d’inclure les femmes et les autochtones dans le mouvement migratoire en Outaouais. Ainsi, l’histoire de l’Outaouais demeure toujours un vaste chantier d’étude qui a avantage à être reconnu par les agents de l’historiographie au Québec. Cette histoire ne peut qu’élargir la façon que se représente l’Outaouais dans l’imaginaire collectif de la région et des autres régions du Québec.


[1] Fernand Harvey, «  L’historiographie du Nord du Québec », Recherches sociographiques, vol. 35, no3, 1994, p.374.

[2] Arthur Buies, L’Outaouais supérieur, Québec, 1889,

Version électronique de la BAnQ – L’Outaouais supérieurhttp://collections.banq.qc.ca/bitstream/52327/2022419/1/174229.pdf

[3] Fernand Harvey,  «  L’historiographie régionaliste des années 1920 et 1930 au Québec », Les Cahiers des dix, no 55, 2001, page 73.

[4] Fernand Harvey,  «  L’historiographie régionaliste des années 1920 et 1930 au Québec », Les Cahiers des dix, no 55, 2001, page 74.

[5] Fernand Harvey,  «  L’historiographie régionaliste des années 1920 et 1930 au Québec », Les Cahiers des dix, no 55, 2001, page 74.

[6] Manon Leroux, L’autre Outaouais,  Guide de découverte du patrimoine, page 590.

[7] Fernand Harvey,  «  L’historiographie régionaliste des années 1920 et 1930 au Québec », Les Cahiers des dix, no 55, 2001, page 73.

[8] Fernand Harvey,  «  L’historiographie régionaliste des années 1920 et 1930 au Québec », Les Cahiers des dix, no 55, 2001, page 54.

[9] Fernand Harvey,  «  L’historiographie régionaliste des années 1920 et 1930 au Québec », Les Cahiers des dix, no 55, 2001, page 54.

[10] Fernand Harvey,  «  L’historiographie régionaliste des années 1920 et 1930 au Québec », Les Cahiers des dix, no 55, 2001, page 68.

[12] L’idée du Canada au 19e siècle évolue au 19e siècle. De 1791-1840, la région fait partie du Bas-Canada. Avec l’Acte d’Union, l’Outaouais voit disparaître sa frontière nationale malgré qu’elle demeure une partie intégrante du Canada-Est. La loi constitutionnelle de 1867 sépare de nouveau politiquement le Canada. La rivière établit de nouveau une frontière entre les deux provinces.

[13] Manon Leroux, L’autre Outaouais, Guide de découverte du patrimoine, p. 590.

Approche culturelle en histoire et éducation à la citoyenneté – Débat sur le rôle de l’école dans l’éducation à la culture

L’éducation, la culture et les institutions

« Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine,

Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.

Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage

Que nous ont laissé nos parents.

Un trésor est caché dedans ». 

Jean de La Fontaine

La culture à l’école

La culture et les institutions scolaires soulèvent nombreux débats dans l’histoire du Québec. Il ne faut pas nier que ces institutions détiennent un rôle central dans la transmission des valeurs sociales et la perpétuation de la culture. Le Programme de formation de l’École québécoise (PFÉQ) est explicite sur le fait que l’école est le lieu où s’étudie le patrimoine de la société québécoise. Ce patrimoine « se transmet d’une génération à l’autre, par l’intermédiaire des institutions, notamment la famille et l’école[1] ». D’autant plus, le Ministère de l’éducation, du sport et des loisirs du Québec (MELS) établit qu’un des cinq rôles essentiels de l’école québécoise est d’initier l’élève au monde de la culture[2]. En 1994, « le Conseil supérieur de l’éducation affirme pour sa part la spécificité de l’école comme lieu de transmission de la culture[3] ». Il est alors important de pouvoir se questionner sur le rôle de la culture à l’école. C’est par ses fondements que l’État installe indirectement les notions d’une « culture commune » et d’une « culture générale » dans les institutions scolaires. Cette double dimension laisse ainsi place à une interprétation floue et indéfinie de la culture en éducation au Québec.

La pratique éducative et la culture à l’école

C’est plutôt dans les pratiques éducatives qu’il s’agit de revaloriser les dimensions éthiques et culturelles à l’école. Pour ce faire, il s’agit de «donner les moyens à chacun de comprendre l’autre dans sa particularité et de comprendre le monde dans sa marche chaotique vers une certaine unité[4] ». Au Québec, « le Groupe de travail souhaitait le rehaussement culturel et il a proposé pour ce faire d’intégrer la perspective culturelle aux programmes, d’élargir pour certains domaines la connaissance des productions culturelles pertinentes et d’assortir les matières enseignées de connaissances sur leur histoire [5]». Cette  culture générale assure la transmission des bases nécessaires pour que les adultes de demain continuent d’apprendre et détiennent le goût de le faire[6]. De pair avec les institutions culturelles québécoises, l’école est aussi un lieu privilégié pour prendre contact avec le patrimoine et pour construire l’identité intellectuelle et personnelle de l’élève. « Enfin, l’école s’avère un lieu privilégié pour consolider la communauté civile par sa participation à l’établissement et au partage d’une culture commune[7] ».

Domaine général de formation du vivre ensemble et en citoyenneté

Au Québec, l’idée de la culture commune s’installe dans une perspective d’éducation au vivre ensemble et en citoyenneté qui est issue des pratiques d’une éducation interculturelle dans le respect des différences en salle de classe[8]. L’éducation au vivre ensemble et en citoyenneté est normative et elle relève du Domaine général de formation du PFÉQ. Le MELS insiste sur le fait que « les domaines généraux de formation font clairement partie des éléments constitutifs du Programme de formation. Ils occupent toutefois un statut différent de celui des compétences transversales ou disciplinaires : ils présentent les grandes problématiques auxquelles on souhaite que l’élève puisse faire face au terme de sa formation, alors que les compétences de divers ordres apparaissent plutôt comme les outils ou les moyens auxquels il aura recours pour atteindre cet objectif. C’est à propos de la maîtrise de ces outils que seront conçus les dispositifs d’évaluation destinés à vérifier la progression des élèves[9] ». Cette dimension installe le contexte d’une culture commune et les objets de la culture générale dans le parcours de formation de l’élève québécois.

Le vivre ensemble et en citoyenneté et le domaine disciplinaire de l’univers social

L’éducation au vivre ensemble et en citoyenneté est étroitement associée au domaine disciplinaire de l’univers social. Ce domaine inclut l’histoire, la géographie et l’éducation à la citoyenneté dès la troisième année du primaire. L’univers social offre des outils nécessaires à l’étude de la culture au quotidien, d’autant plus que ce domaine disciplinaire installe une pratique de l’éducation interculturelle se voulant davantage une meilleure compréhension des fondements et de la dynamique dont sont issus les principes d’une « culture commune » au Québec. Le PFÉQ est alors explicite sur les fondements du vivre ensemble et en citoyenneté. Ce domaine général de formation associé au domaine disciplinaire de l’univers social promeut entre autres « l’importance d’une langue et de valeurs communes pour «participer activement au développement de la société québécoise, démocratique et pluraliste”[10] ». Pour ce faire, le contenu disciplinaire prescrit par le MESL présente des réalités sociales et des compétences pour amener à faire sens des objets de la culture. Les réalités sociales sont des éléments communément associés à la culture générale visant à élargir le sens d’une culture commune. « Sur le plan des contenus, les programmes sont structurés autour de “réalités sociales” (RS), une sélection de phénomènes historiques majeurs qui renvoient à l’action humaine dans des sociétés d’hier et d’aujourd’hui[11] ». Les réalités sociales s’installent ainsi dans des repères sociotemporels et ces connaissances visent à une plus grande compréhension de la «culture des autres» qu’elle soit présente ou passée.  Les contenus disciplinaires placent ainsi en contexte différentes réalités sociales héritées du passé et les met en perspective selon un angle d’entrée prescrit dans un programme qui montre la marche à suivre dans un processus d’interrogation et de réflexion sur les différents sens de la culture en univers social.

L’univers social et l’intégration des savoirs culturels

Dans le domaine de l’univers social, l’ensemble des connaissances vise d’abord à faire un sens des objets majeurs de culture générale. « La culture comme objet désigne essentiellement un héritage collectif, « un patrimoine de connaissances et de compétences, d’institutions, de valeurs et de symboles constitués au fil des générations et caractéristique d’une communauté humaine particulière définie de façon plus ou moins large et plus ou moins inclusive[12] ». L’univers social regroupe aussi les compétences et les savoirs essentiels nécessaires à l’analyse raisonnée et critique de la culture. Ce domaine disciplinaire installe une pratique de discernement vis-à-vis l’interprétation des objets de la culture et de leur passé. Il propose de faire sens de l’objet culturel et de l’intégrer à une démarche qui conduit à prendre ses distances par rapport à la culture. Il se crée ainsi une dynamique éducative continue et évolutive en cheminent dans le développement des compétences disciplinaires nécessaires pour faire sens de la culture. Ces compétences habilitent à confronter sa propre interprétation de la culture aux diverses représentations dans une démarche analytique, réfléchie et sociale. Dans le contexte de l’école, l’élève est amené à confronter sa propre interprétation de l’objet culturel à celle des autres dans une dynamique de rapport à la culture. Il est ainsi amené à confronter sa propre culture à celle des autres. Le domaine de l’univers social insiste à outiller l’élève pour l’amener à réfléchir, à raisonner et à faire sens des objets culturels définissant les contours flous de la « culture commune »[13].

La culture à l’école dans le domaine de l’univers social abandonne alors l’idée d’une transmission d’un savoir culturel patriotique[14] au profit d’un savoir citoyen. Les institutions scolaires proposent alors de cette façon un modèle de l’école citoyenne dans son curriculum. « Ce modèle d’école fait voir ainsi deux dimensions : elle propose un contenu de formation particulier et orienté, celui de former des citoyens selon des visées précises : elle est aussi le produit de la volonté d’un agent particulier qu’est l’État[15] ».  Ainsi l’approche à la culture dans le domaine de l’univers social institutionnalise le savoir culturel hérité du patrimoine collectif et l’intègre à une démarche didactique qui est prescrite et qui favorise une approche ouverte à la culture québécoise pour la mettre en perspective avec celle des autres.

L’approche culturelle à l’école

Le contenu du PFÉQ se précise dans les objets culturels retenus par l’État québécois tandis que les compétences normatives installent une démarche éducative pour approcher la culture à l’école. Il convient alors de mentionner que le PFEQ insiste à ce que l’étude de la culture se rapproche à une pratique constructiviste présentant la culture sous deux angles distincts : il y a l’objet culturel intégré à une approche du faire sens de la culture et celle du rapport aux savoirs culturels dans une dynamique de développement des compétences. En autres mots, le contenu disciplinaire précise les objets faisant partie de la culture générale importante selon l’État et l’intègre à une démarche didactique. L’objet culturel est l’héritage collectif de la société québécoise. En histoire, l’objet culturel se présente sous forme de réalités sociales. Celle-ci s’intègre à une démarche intellectuelle amenant à l’interroger les réalités sociales dans une perspective historique afin d’en saisir la complexité dans la durée et dans l’évolution de la société québécoise.  Cette interrogation initiale conduit à une première prise de conscience des enjeux que suscite la réalité sociale. Cette démarche conduit à activer la deuxième compétence qui est en somme, une approche pour reconnaître les fondements des réalités sociales par un bagage d’opérations intellectuelles. Il s’agit de faire sens de l’objet culturel par une démarche historique dont la méthode s’appuyant sur celle utilisée en histoire[16]. Il s’agit ainsi de placer en perspective l’objet culturel dans une dynamique visant une compréhension des principes, des valeurs et des enjeux sous-entendus de la « culture commune ». Ainsi, l’objet se superpose selon différentes perspectives sociotemporelles et il s’intègre à une dynamique de rapport au savoir culturel. « La culture opère alors comme un médiateur de la conscience, qui module les relations d’un individu avec lui-même, avec les autres et le monde[17] ».

La culture comme rapport

La culture à l’école se crée dans une dynamique pédagogique conçue selon la « thèse du triple rapport au savoir » de Bernard Charlot. Cette thèse soutient qu’il s’agit de s’éloigner de l’objet de la culture en proposant « une conception de la culture comme «rapport», non comme objet, mais plutôt comme un rapport au monde, un rapport à soi et un rapport à autrui permettant de penser la culture «comme une relation au savoir à construire[18] ». Cette idée de rapport à la culture est soutenue dans la prescription des compétences des domaines disciplinaires du PFÉQ et des outils nécessaires pour en faire sens. Ainsi, « le rapport au savoir est rapport d’un sujet au monde, à soi-même et aux autres. Il est rapport au monde comme ensemble de significations, mais aussi comme espace d’activités[19] ».

Faire sens de l’objet culturel

L’approche au rapport aux savoirs retient une dimension sociologique, psychologique et anthropologique pour faire sens de l’objet culturel. Cette approche vise à installer les bases qui servent de plateforme s’édifiant vers une meilleure compréhension de l’idée d’une culture commune. L’élève est amené à développer les outils conceptuels et méthodologiques requis pour construire sa conscience citoyenne par une approchepermettant d’étudier le phénomène culturel[20]. « Selon Fernand Dumont (1994), le phénomène culturel se redouble en deux sphères de symbole, de signes, et d’objets qui donnent au monde une forme et une signification. Il y a une culture première, assimilée au gré de l’interaction symbolique quotidienne, et une autre culture, seconde celle-là, qui est comme une reprise de la première pour en dégager le sens[21] ». Ainsi, le PFEQ en entremêlant les objets de culture générale de la culture première se superpose à une dynamique d’apprentissage visant la réflexivité pour consolider l’exercice de la citoyenneté à l’aide de l’histoire. Cette approche « couvre à la fois l’idée d’une prise de distance à l’égard de la culture première, et l’idée d’une élaboration seconde, réfléchie, incarnée dans des œuvres et des systèmes symboliques, des pratiques, qui permet de dépasser ou de transcender le sens habituel de la vie quotidienne ». Ainsi la culture générale instituée dans des réalités sociales s’anime dans une approche de rapport afin d’initier un processus réflexif permettant de se construire une idée du phénomène culturel, de se distancier par rapport à sa propre culture et de confronter les différentes interprétations que l’on se fait de la culture commune.

Il demeure cependant évident que le PFEQ n’est pas explicite du sens du phénomène culturel malgré qu’il en fasse une de ses cinq priorités éducatives. Au cœur du débat sur la culture, il demeure toujours la question de la pérennisation culturelle transmise par la famille et l’idée de la formation du modèle de citoyen unique de l’État. Ainsi la légitimité de la culture s’inscrit dans une institution sociale ayant autorité sur la culture à l’école. « D’abord, ces institutions (l’école) exercent un pouvoir considérable sur les individus, pouvoir qui les affecte inévitablement. Ensuite, ceux qui sont sujets au pouvoir exercé par ces institutions le sont de manière non optionnelle [22]». L’autorité de l’école sur la culture nous ramène à la question fondamentale de Daniel Weinstock sur la « légitimité même de cette institution publique et politique qu’est l’école[23] ». En tant qu’institution sociale qui aborde de front la culture, l’école est le lieu qui relève le défi de cohésion sociale tout en imposant une approche à la culture et un contenu institutionnalisé par l’État. Il demeure cette crainte d’un retour vers l’idée que l’école est une institution ayant longtemps reproduit la tradition paternaliste, qui selon Weinstock, entend « (…) par paternalisme l’idée selon laquelle une institution serait autorisée à agir pour le bien de l’individu dont elle a la responsabilité, que ce dernier (l’élève) ou non consente ou non[24] ».

La culture est toujours le produit d’une tension entre les différentes représentations de la culture et de son rôle dans la vie en société. En regard avec le phénomène culturel, la représentation et l’approche à la culture à l’école, il existe flou conceptuel qui permet de voir à davantage comment se justifie et se présente la culture à l’école. C’est alors dans le programme d’histoire du deuxième cycle du secondaire qu’apparaissent des signes évidents de l’approche à la culture au secondaire. Ce programme disciplinaire est intéressant, car, il circonscrit la portée et le rôle de la culture à l’école tout en observant le dynamisme de son approche à l’école citoyenne québécoise.

La « culture générale » et la représentation de la « culture commune»

L’ambiguïté sur l’idée de la culture à l’école se perpétue dans deux approches épistémologiques contradictoires contribuant à des représentations différenciées du rôle de son enseignement. Il y a cette idée de transmettre une culture générale faisant objet de la culture institutionnalisée. Ce modèle de transmission consiste « à transmettre des connaissances par le moyen d’un récit explicatif structuré[25] ». Le récit explicatif et structuré détient un rôle d’avant plan dans la démarche éducative en histoire. Il est celui sur lequel se construit l’interprétation des réalités sociales à l’aide de la méthode historique. Il s’agit aussi d’amener vers une préoccupation constante d’une démarche didactique qui se veut dynamique favorisant les échanges et la réflexion sur l’objet culturel. Il s’en considère les enjeux par lesquelles s’articulent et se discutent les grandes problématiques visant à aborder de front l’identité culturelle. Cette deuxième approche à la culture s’installe dans la troisième compétence qui impose une dynamique qui « amène l’individu, à construire de manière raisonnée son rapport au groupe, à la collectivité (que celle-ci soit envisagée sous l’angle de la “société” dans son ensemble, de la “nation” à laquelle on se relie, de l’ethnicité » dans laquelle on appartient, ou encore de la civilisation occidentale voire de l’humanité tout entière) et au passé de cette collectivité[26] ». Ainsi, le croisement des approches épistémologiques en histoire et en éducation à la citoyenneté crée une certaine ambiguïté sur le sens et du rôle de la culture à l’école. Il y a un questionnement profond sur ce qu’il faut et sur le comment enseigner pour élargir l’ensemble des connaissances culturelles de l’élève dans un processus de transmission de la culture générale se combinant à une vision constructiviste se finalisant dans une vision partagée de la culture commune.

Les approches épistémologiques de la culture à l’école : Modèle de transmission des savoirs culturels

Le modèle de transmission de la culture générale se rapproche davantage d’un modèle épistémologique se voulant plus normatif du « ce qu’il faut savoir » et du « ce qui est significatif ». Cette approche se croise ensuite à un modèle plus descriptif du « ce qu’il faut en comprendre » et du « ce qu’il faut mettre en perspective avec le passé». L’idée de la culture à l’école s’installe ainsi dans une conception humaniste et anthropologique déjà préconisée en sciences humaines depuis le rapport Parent de 1960[27]. Déjà, il se fait valoir que l’objet de la culture doit prendre un sens descriptif tout en établissant les normes institutionnelles qui régissent le savoir culturel selon le point de vue de l’État, qui est «l’ensemble des dispositions et des qualités caractéristiques de l’esprit “cultivé”».

Le sens descriptif se modélise selon la représentation que l’objet culturel qui est « (…) l’ensemble des traits caractéristiques du mode de vie d’une société, d’une communauté ou d’un groupe, y compris les aspects qu’on peut considérer comme les plus quotidiens, les plus triviaux ou les plus inavouables[28]». Malgré ses finalités explicites d’une approche descriptive, le sens descriptif de l’objet culturel tourne court en éducation. L’approche à l’objet culturel en histoire repose davantage sur laquelle la deuxième compétence en histoire qui amène à « interpréter les réalités sociales à l’aide de méthode en histoire ». Il est difficile de discerner la place de l’enseignement et de l’apprentissage dans la transmission de la culture dans le PFÉQ.  Cette problématique repose selon Peters, sur les « implications normatives » de l’appropriation du savoir. Elles supposent « que quelque chose de valable est ou a été intentionnellement transmis[29]». Il s’agit ainsi de discerner entre les savoirs dans une dimension plus normative qui est centrale et qui relève ainsi de la logique même du concept d’éducation[30]. Cette dimension revient aux fondements de la psychologie cognitive, qui « elle aussi, invite à s’opposer aux recommandations des réformateurs et à prôner une instruction raisonnée et directe, à tout le moins pour les apprentissages disciplinaires qui se font au primaire et au secondaire, et cela pour toutes sortes de raisons[31] ». Le savoir normatif se présente d’ailleurs dans une évaluation à sanction ministérielle en histoire et éducation à la citoyenneté depuis juin 2012. Cette évaluation accorde une valeur relative de 50% de l’année scolaire à la deuxième compétence où s’acquiert le savoir historique essentiel des fondements de la culture québécoise. Il devient évident que le modèle de la transmission d’une culture générale demeure une préoccupation constante dans le domaine de l’univers social.

Ainsi, l’interprétation des réalités sociales en histoire se cantonne au sein de deux  « paradoxes du savoir ».  « Le premier paradoxe fait qu’on n’apprend que si l’on sait déjà des choses (Platon, dans le Ménon, a magnifiquement anticipé ce résultat de la recherche contemporaine) : il faut donc donner du savoir pour rendre savant et commencer tôt et le faire systématiquement. Le deuxième tient au fonctionnement même de notre mémoire à court terme (la mémoire de travail) qui, ne pouvant traiter que sept plus ou au moins deux objets à la fois (les psychologues cognitifs appellent cette limitation le nombre magique), ne peut s’émanciper de cette contrainte que si elle peut s’appuyer sur une réserve de règles — au fond des automatismes, qu’il faut pratiquer jusqu’à la maîtrise — et de schémas — c’est-à-dire des faits et des savoirs, qu’il faut apprendre[32] ».

Ces paradoxes en éducation  nous ramènent à l’amplitude de la valeur relative accordée de la construction du savoir en histoire. Le poids normatif de l’évaluation en histoire à la fin du deuxième cycle du secondaire maintient une tendance de voir à la transmission des savoirs centrés sur l’enseignement tout en habilitant les élèves aux apprentissages nécessaires l’outillant à se construire sa propre interprétation à partir de la méthode en histoire. Il s’agit ainsi de voir à outiller l’élève pour lui apprendre à décrire des réalités sociales avec méthode tout en l’amenant à s’approprier à des savoirs essentiels prescrits dans une suite logique propre et identifiable dans la suite logique inscrite dans la progression des apprentissages en histoire.

Les approches épistémologiques de la culture à l’école : Modèle du rapport aux savoirs culturels

Il faut rappeler que la transmission du savoir culturel permet de faire sens des réalités sociales qui sont objets d’une culture générale.  Le PFEQ vise davantage l’acquisition des «qualités, compétences, dispositions que l’on tient pour relativement ou intrinsèquement souhaitables […][33] ». C’est ainsi par un vaste ensemble d’objets de culture générale que se construit une représentation élargie de la culture commune. Sachant que l’idée de la culture commune s’inscrit explicitement dans les finalités du domaine général de formation du vivre ensemble et en citoyenneté, il y a tout lieu de comprendre que comment s’intègrent les fondements de la culture générale édifiant une représentation d’une culture commune instituée dans le vivre ensemble et en citoyenneté au Québec.

D’abord ces fondements sont explicites dans le domaine général de formation qui vise « à amener l’élève à participer à la vie démocratique de la classe ou de l’école et à développer une attitude d’ouverture sur le monde et de respect de la diversité[34] ». C’est par l’entremise de la troisième compétence dans le cours de HEC que s’opérationnalise principalement cette finalité éducative qui amène au développement de la conscience citoyenne.  « La compétence 3 se décline en composantes qui la circonscrivent et en définissent la nature, composante libellées sous forme d’actions attendues de l’élève : (1) rechercher des fondements de son identité sociale, (2) établir l’apport des réalités sociales à la vie démocratique, (3) qualifier la participation à la vie collective, (4) comprendre l’utilité d’institutions publiques, (5) débattre d’enjeux de société (au deuxième cycle seulement) (gouvernement du Québec, 2006, p. 349 et Gouvernement du Québec, 2007, p. 18) ». D’autant plus, le PFÉQ établit clairement les intentions éducatives d’instaurer une dynamique pédagogique approchant la culture à l’école dans un rapport au triple savoir. Cette approche valorise l’objet de la culture générale normalisée qu’elle intègre à une démarche dynamique se voulant plus descriptive pour être mise à contribution dans une dynamique mettant en perspective la culture et en la confrontant à celle des autres pour en arriver de s’approprier d’une conscience citoyenne.

Rôle de l’histoire et le rapport au savoir culturel

Il est alors sans équivoque, répétons-le, que l’éducation à la citoyenneté s’éloigne de la fonction patriotique ayant dominé les programmes d’histoire jusqu’à la Révolution tranquille. Il demeure que certaines critiques du PFÉQ vont jusqu’à dire que « (s)i je ne m’abuse, le modèle d’éducation que nous sommes à collectivement adopter est bien différent : il est fatal qu’il en soit ainsi dès lors que le savoir perd son caractère central[35] ». Ce savoir culturel de conceptions normatives traditionnelles semble trop restreindre l’objet sur les contenus culturels institutionnalisés. Il demeure que « (s)ur le plan proprement didactique, le document (Rapport Parent) développe l’idée cardinale qui ne cesse depuis de préoccuper les didacticiens de la discipline, à savoir que l’histoire est une discipline éminemment formatrice sur le plan intellectuel, particulièrement pour éduquer à la citoyenneté[36] ».  C’est du Rapport Parent au chapitre XX et dans son esprit que vient « l’idée d’insérer une éducation à la citoyenneté dans le cadre d’une éducation historique[37] ». Il y a cette crainte que la dynamique de rapport aux savoirs laisse peu de place au contenu à faire retenir en imposant une démarche où l’objet perd de son essence dans une conception descriptive de la culture. En autres mots, l’objet de culture se dilue trop dans une dynamique de rapport aux savoirs. Cette opposition entre les conceptions normatives et descriptives installe un sens différencié de la culture par ses contenus et par l’usage qu’on en fait des outils intellectuels qui s’y trouvent exercés[38]. Malgré les critiques affirmant que se délaissent les connaissances générales dans cette approche à la culture, l’idée de la conscience citoyenne fait son chemin dans les programmes d’histoire depuis 1982. « En fait, il nous apparaît que le Rapport Lacoursière réactualise et réaffirme les perspectives du programme de 1982 et du Rapport Parent, tant sur la question du récit national, de la nature de l’histoire scolaire que du lien indissociable entre l’étude de l’histoire et la compréhension du présent[39] ».

Développement de la conscience citoyenne

La conscience citoyenne se trace sur les fondements d’une approche au rapport du triple savoir afin de générer une neutralité de l’État à l’égard de la culture commune. Weinstock ajoute qu’« il me semble y avoir une différence fondamentale entre le fait qu’une société se donne les moyens, par son système éducatif, de se reproduire formellement, c’est à dire d’éduquer les enfants pour qu’ils puissent devenir des adultes capables d’assurer divers rôles en son sein ou d’en inventer de nouveaux et le fait qu’une société instrumentalise l’école pour quelle produise des jeunes qui ont été socialisés selon une vision substantielle de la société, des valeurs et de la culture qui serait les siennes. Et si la première finalité sociale est inoffensive et ne pose aucun problème moral, la seconde enfreint ce qu’il est convenu d’appeler, en philosophie politique, l’exigence de la neutralité[40] ». Ainsi, toujours selon Weinstock, « (s)elon le principe de la neutralité, les individus d’une société diversifiée ont des conceptions fort différentes, mais tout aussi légitimes de la vie bonne et également des valeurs qui devraient sous-tendre l’ordre social[41] ». Ainsi, le PFÉQ prévoit que le développement de la conscience citoyenne prenne forme dans une dynamique mobilisant des ensembles de savoirs culturels et de leur histoire par la maîtrise d’une série d’opérations intellectuelles. Cette prise de conscience s’inscrit dans un contexte social et structurant invitant au débat sur des enjeux sociaux, économiques, politiques et culturels dans une classe d’histoire au Québec. Il ne faut pas nier que l’idée de la culture commune est en elle-même, un concept en transformation continue évoluant au sein des différentes institutions de l’État. Vu ainsi, le débat sur la culture commune est un processus continu qui rend à l’histoire un rôle indéniable pour aborder l’identité culturelle collective. C’est en inscrivant explicitement dans le libellé des compétences disciplinaires en HÉC que l’éducation citoyenne devient d’abord un processus de construction d’une conscience citoyenne qui est amenée progressivement à se consolider dans l’exercice de sa citoyenneté à l’aide de l’histoire.  Il s’agit de faire sens de la culture commune en invitant l’élève à participer aux grands débats sociaux en classe d’histoire. Cette approche au rapport aux savoirs culturels réunit l’histoire à son rôle éminent d’investigateur du passé pour comprendre le présent.

Histoire-problème et la culture à l’école par une éducation à la citoyenneté

En somme tout, l’histoire sert entre autres à faire sens des situations-problèmes posés en société par une approche didactique se voulant neutre et raisonnée. La troisième compétence disciplinaire devient alors un modèle normatif qui s’aide de l’histoire afin d’éduquer à la citoyenneté. Le savoir historique est alors un objet ou un système de savoir qui existe en tant que tel en histoire. L’histoire s’associe alors à une démarche d’éducation à la citoyenneté ramenant au geste de l’apprentissage comme tel.  « Apprendre, c’est s’approprier des objets du savoir, mettre en œuvre une activité intellectuelle spécifique qui donne accès à des univers de savoirs distincts du monde quotidien[42] ». Cette dynamique d’apprentissage invite alors à une certaine distanciation par rapport à la culture et l’individu. Ainsi, n’étant plus un simple sous-produit souhaitable de l’histoire, l’éducation à la citoyenneté s’impose dans un modèle didactique normatif plaçant plutôt l’élève dans un contexte de construction du savoir. « Ces savoirs sont décontextualisés, pensables en eux-mêmes, dans leur cohérence systématique et sans référence à des situations que l’on a vécues[43] ». L’extériorité réciproque dans ce rapport au savoir permet à l’élève de s’approprier des savoirs tout en l’ouvrant à une démarche lui permettant de porter des jugements sur les systèmes de savoir et les disciplines qu’on lui enseigne[44]. Ainsi par un rapport au savoir culturel, il s’agit enfin de se construire un sens des savoirs dans une dynamique qui interpelle des concepts, des compétences et des systèmes propres à l’histoire pour éduquer à la citoyenneté. L’Éducation à la citoyenneté devient alors la finalité incontournable de la formation historique au Québec.

La culture et l’étude du patrimoine à l’école

Jusqu’à maintenant, il demeure évident que la culture à l’école maintient son caractère flou lorsqu’elle s’opérationnalise surtout, en classe d’histoire. La rigueur intellectuelle requise pour appréhender le sens des objets culturels et les exercices nécessaires pour en interpréter ses réalités sociales engagent l’élève dans une démarche rigoureuse de raisonnement afin de s’éloigner des récits linéaires et déjà construits. Il demeure que c’est en se penchant sur les objets culturels issus du patrimoine collectif des sociétés que s’établit le lien entre le présent et le passé. L’étude du patrimoine apporte une multitude d’idées concrètes des représentations que se fait la société du passé de la culture. Ainsi, « (i)l (MESL) opte pour l’acception “patrimoniale” du terme et fait de la culture, le cadre de toute expérience individuelle qui «nous précède, nous surplombe et nous institue comme sujets humains[45]». De cette approche à la culture, il est aisé de dire que la culture représente moins l’objet faisant partie de patrimoine en tant que tel et il incite davantage à les regrouper en sous ensemble afin d’en dégager un sens du passé. L’objet issu du patrimoine culturel de la collectivité favorise ainsi selon Lussato et Messadié (1986) de faire sens du passé par l’étude d’une «culture critique qui est analyse et choix»[46]. La culture est alors moins un contenu qu’un «outil essentiel du développement intellectuel (…)” dans une dynamique “qui puise de manière sélective dans la culture anthropologique[47] ».

L’étude du patrimoine permet d’installer la pratique de placer en catégories les objets de la culture selon un ensemble de concepts.  Cette approche à la culture propose que “chaque forme de savoir comprend tout d’abord des concepts qui lui sont propres et, parmi eux, des concepts catégoriquement fondamentaux qui présentent une unicité logique et sont mutuellement irréductibles[48] ». Il s’agit alors d’exposer les élèves à un plus large vécu exprimé dans les objets du patrimoine. Les concepts demeurent un point d’ancrage afin d’établir des relations et les liens nécessaires pour s’approprier d’un sens du passé. L’étude du patrimoine contribue aussi à opérationnaliser une dynamique contribuant à faire les liens nécessaires entre le présent et le passé. Le patrimoine donne directement accès au passé et “il transmet les mots et les impressions qui proviennent d’un temps antérieur[49] ». Ce n’est pas que ces simples choses du passé qui deviennent objet du patrimoine culturel. Cet objet est retenu à la fois pour sa valeur d’usage (qui renvoie à l’utilité de l’objet), sa valeur formelle (qui est référée à l’attraction qu’il exerce sur les propriétés visuelles, par ses apparences) et sa valeur symbolique (qui vient de ce qu’il témoigne d’idées, de situation passées et qui permet de “pouvoir être en contact” avec les sociétés et les personnes d’époques variées)[50]. Gonzalez et Pages ajoutent que transposer à une didactique de l’histoire, “le patrimoine culturel est un construit social qui inclut tous les éléments matériels et immatériels qu’un groupe, une collectivité, une communauté, un peuple ou une société adopte comme legs du passé. C’est sa dotation dans le temps présent, par laquelle se doit de faciliter une citoyenneté active, critique et responsable pratiquée en bonne connaissance de ses valeurs et ses principes. Il fonctionne comme un héritage qui se transmet aux générations futures, pour qu’elle puisse apprendre de lui[51] ». Il y a d’abord l’idée que le patrimoine culturel permet d’apprendre de lui, car il est un objet qui puisse être utilisé dans une compréhension des racines historiques du présent et de ce fait, dégager du passé l’historicité du présent. Il demeure que malgré que l’étude du patrimoine soit entre autres fortement stimulée par l’identification des repères culturels[52], il advient que la transposition didactique de l’étude du patrimoine culturel exige toujours un nombre suffisant de ressources et un accès physique ou virtuel à l’objet. Il faut alors se résoudre selon Ardouin (1997), cette approche se veut davantage descriptive selon un modèle anthropologique tout en voulant être plus près de l’étude ethnologique propre à l’approche des humanistes dite «psychologique». Ainsi, l’élève utilise des objets du patrimoine culturel afin de développer les concepts propres au domaine disciplinaire de l’univers social. Il en revient à exprimer aussi que les différentes approches à la culture reprennent l’idée “de Zakhartchouk, pour lequel chaque conception sert à la compréhension de l’autre”. Ainsi dans la multiplicité des approches à la culture, il existe un flou considérable ses pratiques en classe d’histoire en particulier et en éducation dans son ensemble au Québec.

L’approche culturelle en classe d’histoire à la fin du secondaire

Dans la pratique, le curriculum en histoire propose d’étudier de front le concept de la culture en 4e secondaire.  “Les concepts forment une large partie du bagage culturel commun à une société. Sans eux, il est difficile de bien appréhender les réalités sociales et de partager avec d’autres la compréhension que l’on en a”.  Les concepts particuliers que les élèves explorent et mobilisent au cours de leur apprentissage pour donner sens à la culture au Québec sont l’éducation, l’identité, la religion, le patrimoine et les arts. Enjeu, société et territoire sont des concepts qualifiés de communs afin de se mobiliser dans l’étude de toutes les réalités sociales. Il s’agit ainsi “d’amener les élèves à passer d’une compréhension élémentaire à une compréhension plus élaborée de ces concepts”. Alors, “la compréhension des réalités sociales implique le développement de concepts et de réseaux de concepts”. C’est ensuite sous l’angle d’entrée de l’influence des idées sur les manifestations culturelles que se circonscrit l’étude de la culture à la fin du secondaire en histoire et en éducation à la citoyenneté.

L’influence de l’histoire culturelle et son rapprochement à la culture à l’école

Aujourd’hui, la culture est un thème se définissant dans un contexte où la  “culture médiatisée s’impose, et que la polysémie des termes ait permis de regarder sous l’angle de la culture les problèmes et les solutions, d’aborder côte à côte des facettes aussi diverses de la culture que l’enrichissement des savoirs par une perspective historique, l’édification de valeurs communes dans une société pluraliste ou la fréquentation des créateurs et des œuvres[53]». D’autant plus,l’histoire culturelle occupe une place privilégiée dans l’historiographie canadienne. Ce constat fait suite à un bilan de la recherche canadienne dans le domaine de l’histoire culturelle et intellectuelle selon Yvan Lamonde. Le bilan de recherche démontre une curiosité et un désir scientifique d’explorer, au-delà des clichés, les ressemblances et les différences de l’expérience culturelle des communautés anglophone et francophone[54].

Conclusion

Il devient évident qu’approcher la culture signifie d’aborder les discours qui véhiculent l’idée du rapport à la culture complexe et fragmentée[55]. Il se présente ainsi l’idée de la proximité-distance plaçant l’objet culturel dans une perspective maintenant une dynamique de rapport au savoir culturel en histoire et en éducation à la citoyenneté au Québec. Cette idée du rapport est aussi issue de cette nécessité de faire sens du symbolisme de la culture qui est propre à l’humanisme de l’école des Annales française. Le domaine de l’univers social met alors en œuvre une double dynamique pour approcher la culture à l’école. Il s’agit d’amener l’élève à faire sens de la culture et simultanément à “maintenir la distance, puisque la culture «est bien ce détachement par rapport à l’emprise du quotidien» (p. 89) [56] ». Il s’agit ainsi d’aller au-delà de la transmission normative de la culture et plutôt de donner accès à un “humanisme” qui selon à Dumont (1997) “demande à l’école d’assurer non pas tant la transmission de la culture que la ‘transmutation de la culture originaire par la médiation de la culture scolaire’ (p. 154) [57] ».  L’étude de la culture en 4e secondaire s’appuie sur les fondements et les principes humanistes de l’École des Annales françaises. Le savoir culturel vise autant l’appropriation du sens de l’objet que la mobilisation des rapports à la culture. Cette façon de percevoir la culture est explicitement en continuité avec l’idée que l’on se fait de l’étude de la culture à l’école depuis 1960. L’histoire devient une des plateformes importantes sur laquelle se construisent une conscience citoyenne et l’idée d’une culture commune. Cette situation installe alors la culture dans une dynamique de rapport. Il demeure que par son caractère flou, la culture contribue à maintenir certaines approches cognitives pour faire sens de l’objet culturel. Certaines approches laissent plus ou moins place à l’élève.  Mais dans un processus continu, il importe de faire valoir que l’idée de la culture à l’école est une prise de conscience de sa propre culture qui est mise en relation avec celles des autres, qu’elle soit présente ou passée. Il s’agit d’être en mesure d’établir une cohésion entre la culture transmise dans le milieu immédiat de l’élève et la culture citoyenne.

Perçu ainsi, l’école est une « source d’expérience et de savoir[58] ». Elle est aussi une entité institutionnelle « destinée à assurer, d’une manière ordonnée, l’éducation des élèves et les activités auxquelles prennent part ces derniers de même que les enseignants, les autres membres du personnel et les parents[59] ». L’éducation est « un ensemble de valeurs, de concepts, de savoirs et de pratiques dont l’objet est le développement de l’être humain et de la société ». C’est alors de l’école que s’institue l’idée d’une culture commune qui  s’approprie à partir d’une culture générale transmise par la famille et l’école dans l’optique d’une démarche qui permet de faire sens de l’école citoyenne

Bibliographie

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Saint-Jacques, Diane, Adèle Chené, Claude Lessard et Marie-Claude Riopel, « Les représentations que se font les enseignants du primaire de la dimension culturelle du curriculum », Revue des sciences de l’éducation, vol. 28, n° 1, 2002, p. 39-62.

Weinstock, Daniel M. « Une philosophie politique de l’école », Éducation et francophonie, Vol. 36, no 2, 2008, – p.31-46.

Notes de bas de page


[1] Ministère de l’Éducation, du sport et des loisirs du Québec, « Chapitre 7, Domaine de l’univers social », Programme de formation de l’école québécoise, Gouvernement du Québec, p.74.

[2] Diane Saint-Jacques, Adèle Chené, Claude Lessard et Marie-Claude Riopel, « Les représentations que se font les enseignants du primaire de la dimension culturelle du curriculum », Revue des sciences de l’éducation, vol. 28, n° 1, 2002, p. 41

[3] Idem

[4] Idem

[5] Idem

[6] Idem

[7] Idem p. 42

[8] Dans l’Énoncé de politique éducative (1997a) à la page 19 selon Diane Saint-Jacques, Adèle Chené, Claude Lessard et Marie-Claude Riopel, « Les représentations que se font les enseignants du primaire de la dimension culturelle du curriculum », Revue des sciences de l’éducation, vol. 28, n° 1, 2002, p. 39-62.

[9] Diane Saint-Jacques, Adèle Chené, Claude Lessard et Marie-Claude Riopel, « Les représentations que se font les enseignants du primaire de la dimension culturelle du curriculum », Revue des sciences de l’éducation, vol. 28, n° 1, 2002, p. 42.

[10] Dans l’Énoncé de politique éducative (1997a) à la page 23 selon Diane Saint-Jacques, Adèle Chené, Claude Lessard et Marie-Claude Riopel, « Les représentations que se font les enseignants du primaire de la dimension culturelle du curriculum », Revue des sciences de l’éducation, vol. 28, n° 1, 2002, p. 39-62. P. 42

[11] Jean-François Cardin, « Histoire et éducation à la citoyenneté : une idée qui a la vie dure », Promesses et ratés de la réforme de l’éducation au Québec, sous la dir. De M’hammed Melloki, Les Presses de l’Université Laval, Québec, 2010, p. 199.

[12] Érick Farladeau et Denis Simard, « Rapport à la culture et approche culturelle de l’enseignement », Canadian Journal of Education, Vol. 30 no 1, 2007, p.1-24. P.4.  

[13] Diane Saint-Jacques, Adèle Chené, Claude Lessard et Marie-Claude Riopel, « Les représentations que se font les enseignants du primaire de la dimension culturelle du curriculum », Revue des sciences de l’éducation, vol. 28, n° 1, 2002, p. 42

[14] Un approche axée sur la transmission du savoir culturel patriotique encourage un « enseignement axé sur la transmission des savoirs réifiés – présentés telle une liste de vérité indiscutables – et d’interprétation prémâchées sur ceux-ci- présentées comme des « canons » immuables-(…) (p.195-196) visant la mémorisation des faits et de récits déjà construit (p.196). La transmission du savoir culturel patriotique  « Dans une perspective d’histoire nationale est alors moins perçue comme la transmission d’un récit mythique et théologique garantissant la reproduction du sentiment national – ou, pour les immigrants l’adhésion à celui-ci » (p196) dans on Jean-François Cardin, « Histoire et éducation à la citoyenneté : une idée qui a la vie dure », Promesses et ratés de la réforme de l’éducation au Québec, sous la dir. De M’hammed Melloki, Les Presses de l’Université Laval, Québec, 2010, p. 195-196.

[15] Daniel M. Weinstock, « Une philosophie politique de l’école », Éducation et francophonie, Vol. 36, no 2, 2008, p. 41.

[16]La méthode historique insiste sur les habilités nécessaires au développement de la pensée historique qui est en principe, l’appropriation d’une démarche intellectuelle et d’un langage propre à l’histoire.  Cette démarche amène l’élève à s’interroger (C1) et ensuite à utiliser une démarche d’enquête en histoire. Jean-François Cardin, « Histoire et éducation à la citoyenneté : une idée qui a la vie dure », Promesses et ratés de la réforme de l’éducation au Québec, sous la dir. De M’hammed Melloki, Les Presses de l’Université Laval, Québec, 2010, p. 201.

[17] Érick Farladeau et Denis Simard, « Rapport à la culture et approche culturelle de l’enseignement », Canadian Journal of Education, Vol. 30 no 1, 2007, p.4.

[18] Diane Saint-Jacques, Adèle Chené, Claude Lessard et Marie-Claude Riopel, « Les représentations que se font les enseignants du primaire de la dimension culturelle du curriculum », Revue des sciences de l’éducation, vol. 28, n° 1, 2002, p. 39-62. P. 42

[19] Citation de Bernard Charlot, 1997, p.90 dans Érick Farladeau et Denis Simard, « Rapport à la culture et approche culturelle de l’enseignement », Canadian Journal of Education, Vol. 30 no 1, 2007, p.5.

[20]Ici, j’ai fait un rapprochement avec la description de la troisième compétence et la culture. Cette description de la 3e compétence HEC au 2e cycle du secondaire – Consolider l’exercice de sa citoyenneté à l’aide de l’histoire–  Jean-François Cardin, « Histoire et éducation à la citoyenneté : une idée qui a la vie dure », Promesses et ratés de la réforme de l’éducation au Québec, sous la dir. De M’hammed Melloki, Les Presses de l’Université Laval, Québec, 2010, p. 201.

[21] Érick Farladeau et Denis Simard, « Rapport à la culture et approche culturelle de l’enseignement », Canadian Journal of Education, Vol. 30 no 1, 2007, p.4

[22] Daniel M. Weinstock, « Une philosophie politique de l’école », Éducation et francophonie, Vol. 36, no 2, 2008, p.33.

[23] Idem

[24] Idem p. 46

[25] Jean-François Cardin, « Histoire et éducation à la citoyenneté : une idée qui a la vie dure », Promesses et ratés de la réforme de l’éducation au Québec, sous la dir. De M’hammed Melloki, Les Presses de l’Université Laval, Québec, 2010, p. 198.

[26] Idem, p.202.

[27] Diane Saint-Jacques, Adèle Chené, Claude Lessard et Marie-Claude Riopel, « Les représentations que se font les enseignants du primaire de la dimension culturelle du curriculum », Revue des sciences de l’éducation, vol. 28, n° 1, 2002, p. 42.

[28] Idem p. 46.

[29] Baillargeon Normand, “La réforme québécoise de l’éducation: une faillite philosophique, Possibles, Vol. 30, numéro 1, Hiver-Printemps 2006, p. 14. Selon Richard S. Peters- 1964, création de la Philosophy of Education Society of Great Britain et de sa revue, aujourd’hui appelée The Journal of Philosophy of Education. « La réflexion philosophique sur l’éducation, les bénéfices de la précision et de la rigueur que permet le recours aux méthodes et techniques de l’analyse conceptuelle et linguistique telle qu’elle était alors – et depuis longtemps déjà – pratiquée en philosophie analytique » p.14.

[30] Baillargeon Normand, “La réforme québécoise de l’éducation: une faillite philosophique, Possibles, Vol. 30, numéro 1, Hiver-Printemps 2006, p. 15.

[31] Idem p. 27.

[32] Idem p. 28.

[33] Diane Saint-Jacques, Adèle Chené, Claude Lessard et Marie-Claude Riopel, « Les représentations que se font les enseignants du primaire de la dimension culturelle du curriculum », Revue des sciences de l’éducation, vol. 28, n° 1, 2002, p. 39-62. P.46

[34] Ministère de l’Éducation, du sport et des loisirs du Québec, « Chapitre 2, Domaine généraux de formation », Programme de formation de l’école québécoise, Gouvernement du Québec, p.13.

[35] Normand Baillargeon, “La réforme québécoise de l’éducation: une faillite philosophique, Possibles, Vol. 30, numéro 1, Hiver-Printemps 2006, p. 32.

[36] Jean-François Cardin, « Histoire et éducation à la citoyenneté : une idée qui a la vie dure », Promesses et ratés de la réforme de l’éducation au Québec, sous la dir. De M’hammed Melloki, Les Presses de l’Université Laval, Québec, 2010, p. 207.

[37] Jean-François Cardin, « Histoire et éducation à la citoyenneté : une idée qui a la vie dure », Promesses et ratés de la réforme de l’éducation au Québec, sous la dir. De M’hammed Melloki, Les Presses de l’Université Laval, Québec, 2010, p. 207.

[38] Diane Saint-Jacques, Adèle Chené, Claude Lessard et Marie-Claude Riopel, « Les représentations que se font les enseignants du primaire de la dimension culturelle du curriculum », Revue des sciences de l’éducation, vol. 28, n° 1, 2002, p. 46.

[39] Jean-François Cardin, « Histoire et éducation à la citoyenneté : une idée qui a la vie dure », Promesses et ratés de la réforme de l’éducation au Québec, sous la dir. De M’hammed Melloki, Les Presses de l’Université Laval, Québec, 2010, p. 211.

[40] Daniel M. Weinstock, « Une philosophie politique de l’école », Éducation et francophonie, Vol. 36, no 2, 2008,- p. 41.

[41] Idem

[42] Bernard Charlot, « Le Rapport au savoir », Éducation et formation : Recherche politiques éducatives dir., par Jean Bourdon, Éditions du CNRS, 1999, p.17-34, Version Web, http://sauve.free.fr\archives\escol\escol_3.html p.9 de 12.

[43] Bernard Charlot, « Le Rapport au savoir », Éducation et formation : Recherche politiques éducatives dir., par Jean Bourdon, Éditions du CNRS, 1999, p.17-34, Version Web, http://sauve.free.fr\archives\escol\escol_3.html p.9 de 12.

[44] Bernard Charlot, « Le Rapport au savoir », Éducation et formation : Recherche politiques éducatives dir., par Jean Bourdon, Éditions du CNRS, 1999, p.17-34, Version Web, http://sauve.free.fr\archives\escol\escol_3.html p.9 de 12.

[45] Diane Saint-Jacques, Adèle Chené, Claude Lessard et Marie-Claude Riopel, « Les représentations que se font les enseignants du primaire de la dimension culturelle du curriculum », Revue des sciences de l’éducation, vol. 28, n° 1, 2002, p..46

[46] Diane Saint-Jacques, Adèle Chené, Claude Lessard et Marie-Claude Riopel, « Les représentations que se font les enseignants du primaire de la dimension culturelle du curriculum », Revue des sciences de l’éducation, vol. 28, n° 1, 2002, p. 46-47.

[47] Idem

[48] Baillargeon Normand, “La réforme québécoise de l’éducation: une faillite philosophique, Possibles, Vol. 30, numéro 1, Hiver-Printemps 2006, p. 16.

[49] Neus Gonzalez et Joan Pages, « Les usages et les valeurs éducatives du patrimoine culturel dans l’enseignement secondaire »,  Universitat Autònoma de Barcelona Facultat de Ciències de l’Educació-G5 08193 Bellaterra (Cerdanyola del Vallès)-España p. 2. ecehg.inrp.fr/ECEHG/colloquehgec/2004%20Caen/…/file

[50] Neus Gonzalez et Joan Pages, « Les usages et les valeurs éducatives du patrimoine culturel dans l’enseignement secondaire », Universitat Autònoma de Barcelona Facultat de Ciències de l’Educació-G5 08193 Bellaterra (Cerdanyola del Vallès)-España p. 3. ecehg.inrp.fr/ECEHG/colloquehgec/2004%20Caen/…/file

[51] Neus Gonzalez et Joan Pages, « Les usages et les valeurs éducatives du patrimoine culturel dans l’enseignement secondaire »,  Universitat Autònoma de Barcelona Facultat de Ciències de l’Educació-G5 08193 Bellaterra (Cerdanyola del Vallès)-España p. 3. ecehg.inrp.fr/ECEHG/colloquehgec/2004%20Caen/…/file

[52] Selon le MESL, les repères culturels sont des exemples « qui font référence soit à la réalité sociale à l’étude, soit aux sociétés d’ailleurs. Ils ont été sélectionnés en fonction de l’angle d’entrée. Bien qu’ils ne constituent pas en eux-mêmes des sujets d’étude ou de recherche spécifiques, l’exploitation en classe de repères culturels est prescriptive et permet aux élèves d’élargir leur vision du monde et leur compréhension des réalités sociales en leur offrant l’occasion de porter un regard sur des phénomènes sociaux ou des tendances culturelles significatives. Ces repères peuvent prendre diverses formes – événement, produit médiatique, objet de la vie courante – et se rapporter indifféremment à un personnage, une réalisation artistique, une référence territoriale, une œuvre littéraire, une découverte scientifique, un mode de pensée, etc., pourvu qu’ils revêtent une signification particulière sur le plan culturel. En histoire et éducation à la citoyenneté, ces repères renvoient parfois à des éléments du patrimoine et acquièrent alors le statut de documents auxquels se référer ». Ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport, « Histoire et éducation à la citoyenneté », Programme de formation de l’école québécoise, 2006, p. Domaine de l’univers social : Histoire et éducation à la citoyenneté, Gouvernement du Québec, 2006.

[53] Diane Saint-Jacques, Adèle Chené, Claude Lessard et Marie-Claude Riopel, « Les représentations que se font les enseignants du primaire de la dimension culturelle du curriculum », Revue des sciences de l’éducation, vol. 28, n° 1, 2002, p. 39-62. P. 43

[54] Yvan Lamonde, « L’histoire culturelle comme domaine historiographique au Québec » Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 51, n° 2, 1997, p. 296- 297.

[55] Diane Saint-Jacques, Adèle Chené, Claude Lessard et Marie-Claude Riopel, « Les représentations que se font les enseignants du primaire de la dimension culturelle du curriculum », Revue des sciences de l’éducation, vol. 28, n° 1, 2002, p. 43

[56] Idem p.47.

[57] Idem

[58] Renald Legendre, Dictionnaire actuel de l’éducation, Guérin, éditeur limitée, 1993, page 413.

[59] Idem

Évolution des nationalismes au Québec

L’émergence de la conscience du canadianisme est un concept intéressant à analyser pour saisir le processus par lequel le nationalisme a construit la nation dans l’imaginaire collectif au Québec. À ce niveau, il devient évident que le terme « nation canadienne » pose problème au lecteur qui cherche à comprendre les nationalismes au Québec. L’évolution du sens de la nation canadienne pose un regard sur les enjeux avec lesquels se construit l’imaginaire collectif québécois. Le sens se différencie selon les périodes de l’histoire, les allégeances politiques et les divergences des idées de la communauté nationale canadienne. Le canadianisme a alors connu de nombreuses transformations politiques, territoriales, culturelles et idéologiques. Il demeure cependant issu des héritages nationalitaires français et britanniques dans un contexte nord-américain. Il est intéressant alors de voir à l’évolution de la nation canadienne afin de faire sens des mouvements d’émancipation nationaux au Québec. C’est au fil de son évolution qu’il est plus aisé de comprendre les voies par lesquels s’est tracé l’État-nation dans l’imaginaire québécois. Cette compréhension permet d’ailleurs d’entrevoir certaines caractéristiques de l’évolution de la question nationale au Canada.

Depuis ses débuts, la nation canadienne développe une conscience d’elle-même à un rythme semblable des États-nation européens modernes. Gellner l’associerait vraisemblablement à un « nationalisme libéral occidental classique »[1]. Les différences sociales et culturelles entre les détenteurs de pouvoir et la majorité qui n’en a pas sont évidentes au Bas-Canada[2]et au début de la modernisation au Québec. Le sens de la nation canadienne émerge d’une prise de conscience du colonialisme et de son contraire, le républicanisme dans une société adoptant le courant libéral dès le XIXe siècle. À cet égard, les nationalismes au Québec sont surtout un héritage hétéroclite d’idéaux parallèles, d’allégeances contradictoires, d’options mal emboitées et des identités en vrac[3]. Il est plus facile de cerner le nationalisme au Québec dans ses contradictions que dans son soi collectif. Il se propose alors de voir à l’évolution du nationalisme au Québec dans des périodes de transformation qui ont insufflé un sens nouveau à la nation canadienne : la période coloniale 1608-1838, la période de la formation de l’État-nation canadien 1838-1940 et la période de rupture et de recadrage des idéaux nationaux au Québec 1940-2011. Ces trois périodes se rapprochent davantage au processus évolutif de la formation des États-nation modernes.

La période coloniale de 1608 à 1838 permet de voir à l’émergence du sens de la nation et du nationalisme. Nous pouvons inclure ici l’influence du colonialisme français et britannique dans un contexte nord-américain pour saisir les origines de la nation canadienne. La Révolution américaine au sud des frontières coloniales a quant à elle éveillé les idées républicaines caractéristiques à la période. Il est alors permis d’entrevoir les fondements sur lesquels s’est construit le sens de la nation canadienne dans les provinces coloniales britanniques.

Les Rébellions sont l’amorce d’une période de transformation profonde du sens de la nation canadienne. 1838-1940 est une période de transformation marquante qui permet d’entrevoir les fondements de l’État canadien. Il s’en suit trois visions politiques du Canada : la confédération, la fédération ou la république[4]. D’un point de vue politique et économique, le fédéralisme est la voie sur lequel se crée le caractère binational canadien. Son système économique et politique viable lui assure progressivement l’autonomie nationale et éventuellement son indépendance de la Grande-Bretagne. La nation canadienne prend aussi sa forme ethnique et culturelle pendant cette période. Cette vision conservatrice de la nation canadienne-française transforme l’imaginaire collectif à une communauté de survivance. Le libéralisme demeure cependant l’élan idéologique et la voix populaire du nationalisme au Québec. C’est dans ce contexte que s’actualise l’identité canadienne-française née de l’idée de la coexistence de deux nations fondatrices unies pour former l’État-nation canadien.

La reprise économique de l’après-guerre crée une dynamique de rupture politique et culturelle[5] qui transforme le nationalisme. La période de 1940-2011 marque le début des manifestes demandant l’autonomie et des changements sociaux profonds au Québec. Le Québec affirme ses frontières et ses limites territoriales sous Duplessis. L’émancipation du projet souverainiste se radicalise avec le mouvement felquiste qui sème l’idée d’un changement social radical dans un Québec indépendant. Le mouvement d’indépendance ébranle la façon de percevoir la nation canadienne. À deux reprises, le parti Québécois offre à la masse populaire l’occasion de se prononcer sur la question nationale. Le nationalisme se transforme en un mouvement de fierté nationale. Il s’éloigne aussi du canadianisme. Le discours politique évolue au rythme de l’internationalisme et du multiculturalisme ambiant dans la société québécoise. La question nationale demeure de l’actualité. Elle porte maintenant sur des idéaux diffus de la nation tout en étant tiraillée avec le néolibéralisme et l’indépendance. Depuis le Refus global, les manifestes expriment cette volonté collective de renouveler la façon d’imaginer la nation québécoise[6]. Le nationalisme au Québec adresse maintenant directement la question nationale. Il importe alors d’avoir un regard sur le sens qu’on lui confère afin de reconnaître ses enjeux.

I- PÉRIODE COLONIALE 1608-1838 :

ÉMERGENCE DU NATIONALISME CANADIEN

Le retour aux origines du nationalisme canadien retrace une histoire classique de l’émergence des nations modernes au XIXe siècle. Il est alors intéressant d’ouvrir à l’approche comparative afin de saisir l’ampleur des enjeux caractérisant le nationalisme au Québec. Le canadianisme est un nationalisme qui s’intègre à l’histoire moderne de la formation des États-nations et qui le place rapidement dans sa  dimension internationale. L’intérêt pour le nationalisme canadien permet de voir ce qui a éveillé les différents nationalismes au Québec. Les mutations s’imprègnent de l’évolution des idées libérales et républicaines autant que conservatrices et révolutionnaires pour ensuite devenir un instrument de lutte sociale et de fierté nationale. En autres mots, l’évolution du nationalisme permet de suivre dans une perspective évolutive et comparative ce qui caractérise les nationalismes au Québec.

Prise de conscience coloniale : le canadianisme

La prise de conscience du canadianisme est présente dès la période coloniale. Elle émerge des relations qu’entretiennent les Canadiens avec leur mère patrie. L’idée de la nation canadienne est étroitement associée au peuplement français en Amérique du Nord, à la Cession et à l’amorce du processus de modernisation. Il demeure que « (l)a collectivité qui a été mise en place durant ce siècle et demi de colonisation était dans une large mesure un décalque de la métropole » (Bouchard, 85). Il s’établit cependant très tôt des différences et des particularités entre la colonie et la métropole. L’ethnonyme « canadien » fait son apparition dès 1660[7]. Il est d’usage fréquent pour désigner les habitants de la Nouvelle-France à la fin du régime français. Il est même avancé qu’« à la fin des années 1750, ce dernier (Bougainville) croyait en effet que le Canada donnerait naissance à des royaumes et à des républiques séparés de la France » (Bouchard, 89). Il y a peu de traces qui permettent de rapporter sur les débuts de l’influence des Lumières dans la société canadienne pendant le régime français en Amérique. Il se dénote par contre un attrait pour l’idée de la liberté qui est souvent incarné dans le coureur des bois et les explorateurs. Ces personnages mythiques représentent autant l’attrait de l’Amérique Française que les personnages guerriers et brigands canadiens friands de la liberté individuelle. L’agriculteur et la bravoure de la famille canadienne sont aussi des personnages qui retiennent l’attention particulière du clergé dans les écrits. Il s’installe une tradition de vouloir décrire le Canadien et la Canadienne. Cette tradition se poursuit à la suite de la Cession de la France[8].

Le libéralisme et l’émergence de la conscience du colonialisme

Une prise de conscience coloniale se manifeste davantage au tournant du XIXe siècle. Le mouvement de libéralisme politique qui souffle sur l’Europe atteint simultanément l’Atlantique nord-américain. Ce mouvement se manifeste d’abord aux États-Unis avec l’adoption d’une constitution fédérale en 1787, en France dès 1789 et en Angleterre, où le parlementarisme évolue vers un gouvernement responsable en 1832[9]. Le Bas-Canada s’inscrit dans ce mouvement libéral politique à caractère constitutionnel et nationalitaire.

Le mouvement libéral s’oppose à la souveraineté du monarque et à la domination étrangère. Les libéraux transfèrent la souveraineté nationale à l’État. Les militants revendiquent une souveraineté nationale qui se conçoit dans le cadre d’institutions parlementaires dont le fonctionnement est inscrit dans une constitution[10]. Ce mouvement politique se caractérise dans les discours des parlementaires et les grands débats oratoires. La laïcité, l’école et l’instruction publique font déjà partie des priorités politiques libérales basses-canadiennes. Les femmes participent au processus électif[11]. Les journaux de Montréal et de Québec témoignent de ces discours nationaux aux idées libérales et républicaines véhiculées dans la société canadienne. Nul ne peut alors nier que le libéralisme est bien vivant au Bas-Canada.

En Amérique, cette période est moins marquée politiquement par les questions culturelles. La bourgeoisie « créole[12] » des différentes origines revendique leur espace public et la part qui leur revient de pouvoir économique et politique. La Chambre d’assemblée devient surtout le centre des débats sur le statut du « sujet britannique », le partage du pouvoir politique et le contrôle des finances publiques. Le déséquilibre économique et social est rapidement associé aux préoccupations coloniales, car le courant libéral contribue à une prise de conscience des différences économiques et politiques interethniques dans la colonie.

Émergence d’une question nationale

L’idée libérale se développe en un caractère constitutionnel et nationaliste dès le début du XIXe siècle. Cette période est marquée par le passage du mercantilisme au libéralisme économique introduisant le capitalisme, l’industrialisation et l’urbanisation. Le contexte nord-américain a l’avantage de voir ses grands espaces vierges se moderniser et il se démontre ainsi concrètement de l’apport du progrès civilisationnel du libéralisme sur le territoire. Il demeure que la population anglophone[13] bénéficiant de son héritage britannique prend le contrôle administratif et économique de la colonie. Cette population occupe principalement les villes et en contrôle la majorité des commerces. Dès 1831, elle possède 40 % du territoire seigneurial tandis que l’armée britannique compte pour 28 % de la population de la ville de Québec[14]. La quotidienneté fait valoir que l’idéal libéral est réservé à la minorité linguistique anglophone et à tous ceux qui s’y soumettent. La libre concurrence économique est biaisée et elle avantage que la minorité étrangère privilégiée.

Le maintien des privilèges administratifs préoccupe les Bureaucrates qui sont les représentants politiques de la minorité anglophone du Bas-Canada. La montée des idées nationalistes et le courant libéral évoluent vers une telle situation que « le facteur national s’imposa de lui-même à la conscience collective » (Bellavance, 374). En autres mots, les inégalités ethniques imposent un regard collectif différencié dans des situations de tensions et d’impasses administratives et politiques. La montée du ton nationaliste dans les journaux de l’époque est un exemple de la virulence dialectique autour de la question nationale. La Chambre d’assemblée, quant à elle, maintient son discours libéral au Bas-Canada. Elle revendique davantage le partage du pouvoir et un meilleur contrôle de l’administration locale tout en manifestant son respect envers les institutions parlementaires britanniques.

La formation des groupes nationaux au Bas-Canada

Le républicanisme fait aussi partie de la réalité nord-américaine autant qu’européenne. La réussite économique, l’idée d’expansionnisme et la réussite apparente de la constitution américaine sont des facteurs d’attirance indéniables pour les politiciens du Bas-Canada. Le courant républicanisme partage l’opinion dans les débats politiques. Il se perçoit comme une des plus grandes réussites du parlementarisme britannique et du libéralisme par son affranchissement colonial. Ce mouvement de pensée n’est qu’une trahison impériale pour les fervents constitutionnalistes.

Le républicanisme entraîne aussi un fractionnement du nationalisme et de l’appartenance nationale. La montée du nationalisme dans les institutions politiques est facilement perceptible. Il se crée une dualité linguistique dans la Chambre d’assemblée du Bas-Canada où le parti canadien prend la voix politique canadienne-française et le parti Bureaucrate représente les communautés minoritaires de langue anglaise. Un mouvement constitutionnaliste se forme dans l’optique de conserver les privilèges politiques garantis dans la loi parlementaire britannique. Les militants optent pour le maintien du statu quo des conseils législatif et exécutif tel qu’inscrit dans la constitution de 1791. Le républicanisme et la Chambre d’assemblée ne devraient alors que servir la cause des privilégiés de la bourgeoisie créole de langue anglaise dans leur perception du pouvoir. Les Bureaucrates peuvent ainsi veiller à ne pas laisser s’infiltrer la tyrannie française[15] au sein de leurs institutions politiques. Ils craignent surtout  « la mise sur pied d’un État, ou même d’une colonie, gouvernée par des Canadiens français, agriculturistes et jugés rétrogrades » (Cauchy, 12). Cette peur se manifeste davantage lors du dépôt des 92 Résolutions du parti patriote en 1834[16].

Le groupe aux convictions loyalistes et bureaucrate ne fait rien pour calmer la situation politique précaire. Il encourage même les leurs à s’armer dans l’éventualité d’un conflit[17]. Ils organisent des rassemblements populaires qui se tiennent dans les villes du Bas-Canada attirant des foules pouvant dépasser 5000 personnes[18]. Un de ces rassemblements a lieu le 23 octobre, « le jour même où à Saint-Charles les patriotes tiennent leur assemblée des Six-Comptés » (Cauchy, 14). Il s’organise aussi deux groupes paramilitaires : un à Québec et l’autre, le Doric Club, à Montréal. En novembre 1837, ces organisations paramilitaires obtiennent l’appui du Général en chef, J. Colburn qui préfère la solution militaire à la conciliation prônée par le gouverneur. Plusieurs corps de volontaires sont ainsi recrutés et ils se mettent à arrêter systématiquement des patriotes locaux[19]. Ils contribuent à faire monter les tensions entre les groupes antagonistes. Ils jouent un rôle répressif important, mais leur tactique semble « (avoir) porter fruit puisque l’Union des deux Canadas était proclamée peu de temps après les troubles » (Cauchy, 16). Le nationalisme canadien se marginalise après les rébellions. Il se replie vers un nationalisme culturel et conservateur.

Paradoxalement, l’idéal libéral ne s’est pas éteint. Au contraire, le libéralisme nationalitaire se transforme en occident durant la deuxième moitié du XIXe siècle. Il prend un caractère de plus en plus ethnique. Il en advient l’idée du compromis et de la formation d’un État-nation canadien uni. Il demeure que les loyalistes se dissocient ethniquement de la « nation canadienne », car ils jugent incommodant le partage du pouvoir malgré leur domination économique et sociale dans la colonie[20]. L’assimilation est le seul moyen d’unir les deux Canadas à leur avis ce qui rappelle à la nation canadienne que le pouvoir politique est inférieur au pouvoir économique dans une nation.

L’émergence du libéralisme nationalitaire

Les luttes politiques ne se voulaient pas d’ordre ethnique au Bas-Canada au début du XIXe siècle. La nation figure peu dans le vocable de l’époque. « Avant 1837, Papineau ne paraît donc pas faire appel explicitement aux principes des nationalités, au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » (Lamonde, 2009, 167). Il utilise surtout la formule « la destinée des colonies continentales » avant les troubles de 1837[21]. « La francophobie des anglophones de la colonie le (Papineau) rend vigilant face à tout signe de francophilie de leur part » (Lamonde, 2009, 164). Papineau, ayant vécu et voyagé au temps de la formation des nations modernes, est conscient des dérapages ethniques au moment de l’éveil au nationalisme. Yvan Lamonde nous présente les discours politiques et publics de Louis-Joseph Papineau afin de reconnaître l’évolution de la conscience coloniale et de la conscience internationale au Bas-Canada[22]. Les discours et ces documents publics permettent d’entrevoir les mouvements d’émancipation coloniale et nationale entre 1808 et 1838[23]. Lui-même politicien d’expérience et de conscience historique, Louis-Joseph Papineau en vient à s’exprimer sur le mouvement indépendantiste du Bas-Canada dans une dimension internationale. Il est alors intéressant d’avoir regard sur les analyses, les moyens d’expression et le militantisme tirés des expériences cumulatives de ces écrits.

L’idée libérale fait partie intégrante du discours politique du début du XIXe siècle. La première génération de parlementaires canadiens-français maintient son respect et une admiration certaine envers les institutions politiques de la métropole. Il est remarqué que les parlementaires canadiens-français intègrent et s’adaptent rapidement aux exigences de la démocratie[24]. Louis-Joseph Papineau est un de ces parlementaires. Il bénéficie de l’appui de son père, Joseph qui lui précède à la Chambre d’assemblée. « Non seulement il s’inscrit d’abord à cet héritage, mais encore il (L.-J. Papineau) contribue à la transformation de cette tradition britannique » (Lamonde, 2002, 162). Familier avec les théoriciens du parlementarisme et du libéralisme, Louis-Joseph Papineau reconnaît la place de la souveraineté populaire, de la subordination du pouvoir exécutif au pouvoir législatif et de la préséance de la Chambre d’assemblée sur le Conseil législatif[25]. Son expérience politique et sa conscience historique contribuent à édifier des argumentaires éloquents sur la place de la nation et la question nationale au Bas-Canada.

Lors du projet d’Union de 1822, Papineau, encore très respectueux des institutions politiques britanniques, revendique l’universalité des droits de sujets anglais[26] et ce, de façon identique dans toutes les colonies et la métropole. D’ailleurs, «la loi de 1791 apparaissait comme un nouveau contrat social qui effaçait la distinction entre anciens et nouveaux sujets » (Gallichan ; 54). Papineau insiste sur la fidélité des Canadiens à l’endroit de l’Angleterre lors des conflits intercoloniaux de 1774 et 1812. C’est pour ces raisons qu’ils souhaitent que la majorité canadienne-française puisse trouver par elle-même « une solution locale aux problèmes coloniaux » (Lamonde, 8). Papineau est favorable à une anglicisation politique afin d’acquérir et de promouvoir les « libertés anglaises ».

Il demeure que l’anglicisation ne doit être que politique et non pas culturelle comme le souhaitent les opposants de minorité anglophone. La langue fait partie des antagonismes politiques. Pourtant, les écrits de Papineau adoptent une attitude très réservée ou un silence ambiant au sujet de l’ex-mère patrie[27]. Il maintient en mémoire l’abandon de la métropole et les politiques coloniales françaises du XVIIIe siècle. Papineau fait plutôt référence à la « canadianisation » des anciens colons de France et en valorise davantage l’héritage de la langue française et ses mœurs dans un contexte nord-américain. Il est discret sur la religion. Le républicanisme canadien-français qu’il inspire fait peu référence aux révolutions françaises. Il exprime ouvertement ses préférences pour le parlementarisme britannique et le constitutionnalisme étatsunien. Le chef du parti des patriotes réitère même la fidélité des Canadiens français à l’Angleterre et à la constitution britannique au dépôt des 92 résolutions de février 1834.

Les coloniaux amorcent le débat sur l’autonomie politique de la colonie en prenant en considération le droit aux privilèges démocratiques identiques des « sujets britanniques ». Pour faire valoir leur point de vue, ils rappellent l’esprit d’indépendance des anciennes colonies nord-américaines, mais ils n’utilisent pas ses propos pour attiser les antagonistes. Leurs discours s’imprègnent d’un idéalisme libéral adapté au contexte nord-américain. Ils font valoir que les institutions britanniques contribuent à cette volonté d’autodétermination. Ils sont aussi conscients que « (e)n Amérique, la différence sociale n’est pas créée par la naissance, mais par l’éducation, le talent et l’industrie » (Lamonde, 12). Ils ne voient pas l’utilité de l’aristocratie métropolitaine dans l’administration des affaires coloniales, car ces derniers sont peu au fait de la colonie et du contexte nord-américain. Ils évoquent souvent que cette aristocratie est peu soucieuse et consciente du contexte nord-américain et qu’elle enfreint au développement économique de la colonie. Papineau fait valoir l’américanité dans ses discours politiques et il fait allusion « au pays voisin »[28] dans son argumentation politique. Il suggère : « Nous avons besoin d’un gouvernement simple, tel que celui des États-Unis » (Papineau dans Lamonde, 12). Il cherche surtout à trouver des pistes de solution pour assurer le développement de la colonie. Papineau fait cependant face à des impasses constitutionnelles qui à force de désillusions et de perte de confiance envers le gouvernement de l’État l’amènent à radicaliser son discours politique.

Le républicanisme de Papineau détient des particularités intéressantes lorsqu’on les intègre à ses particularités internationales. Son discours libéral se heurte rapidement à son titre de seigneur. Il demeure qu’il exprime des propos démocrates : « La démocratie est l’essence de la société ici » (Papineau dans Lamonde, 16). Il a aussi peu d’attachement à la nation et à la nationalité. Il utilise l’épithète « nationale » seulement après le vote des 92 Résolutions lorsqu’il compare la situation irlandaise à celle du Bas-Canada : « Un gouvernement local responsable et national pour chaque partie de l’Empire, quant au règlement de ses intérêts locaux, avec une autorité de surveillance dans le gouvernement impérial, pour décider de la paix et de la guerre et des relations de commerce avec l’étranger : c’est là que demande l’Irlande et l’Amérique britannique » (Papineau dans Lamonde, 19-20). Sa conscience internationale du républicanisme l’amène à s’éloigner d’une représentation ethnique ou culturelle de la nationalité. Il critique que ce nationalisme conduise rapidement à la radicalisation républicaine.

Il demeure que l’idéal véhiculé par Papineau dénote que ses convictions libérales surpassent son nationalisme avec des mots tels que « l’égalité naturelle des hommes au sein l’empire » (Papineau dans Lamonde, 33). Ainsi, Papineau dénonce le colonialisme impérial, mais il démontre son respect envers les institutions démocratiques britanniques. Il s’imprègne d’un certain internationalisme et il est au fait des inégalités entre les différentes colonies. Il demande plus d’autonomie pour la colonie et son gouvernement local, mais en arrive, en désespoir de cause, à une lutte pour l’indépendance. Il est alors inévitable d’avancer que les luttes pour le libéralisme démocratique ont produit le républicanisme et l’esprit de l’indépendance du chef du parti des patriotes qui se sont peu revêtus des couleurs du nationalisme conservateur et culturel.

 II- Période de la formation de l’État-nation canadien : 1838-1940

Fin de la première phase du libéralisme et du Bas-Canada

La première phase du libéralisme éveille la masse au fait national et démocratique. Elle est une période de libération de l’homme à l’égard de l’État[29]. Elle introduit le concept de « liberté libérale » que Croce pose comme fondement de la liberté démocratique et de la liberté nationale dans les cas où l’« affranchissement de la domination étrangère » est nécessaire[30]. Ainsi dans cette première phase du libéralisme, il existe un état d’esprit[31] qui oppose les libéraux à la monarchie absolue ou à la domination étrangère. La population du Bas-Canada participe à cette transformation sociale, politique, économique et idéologique en 1776, sous l’influence le républicanisme américain et en 1791, avec l’instauration du régime parlementaire au moment même où la France s’affranchit de sa monarchie absolue. Ce mouvement républicain ébranle tout autant les fondements politiques, économiques et sociaux du monde nord-atlantique.

C’est alors pendant de la période coloniale que le courant libéral donne un caractère constitutionnel et nationalitaire à la nation canadienne. L’obtention du statut d’État-nation selon le courant libéral ne peut s’atteindre que si le seuil de développement est jugé acceptable. L’état de dépendance économique et politique dans lequel se trouvent les colonies brime les moyens par lesquels ils peuvent atteindre ce seuil de développement acceptable. C’est surtout dans l’esprit de désillusion envers la  métropole que se sème alors l’idée de « la croyance en la nécessité primordiale d’appartenir à une nation[32] ». La nation de Papineau est profondément américaine et sa démarche politique ressemble à celle des penseurs des Treize colonies[33]. Le républicanisme est alors une solution simple à la sourde oreille métropolitaine. Ce républicanisme peut aussi mener à l’annexion avec les États-Unis d’Amérique. Il se dessine une volonté d’obtenir l’espace politique nécessaire au développement de la colonie. L’idée de l’autonomie de la nation est précipitée et elle se répand violemment comme un feu à la paille lors des crises politiques, sociales et économiques à la vieille des Rébellions. Cette idée sous-entend une volonté à trouver cet effet libérateur de la nation qui se propulse dans la violence des Rébellions dans les colonies canadiennes. Il est évident que ces événements marquent profondément le mouvement nationalitaire.

L’Union des provinces canadiennes
Les insurrections de 1837 correspondent à un moment tournant de l’idée de la nation moderne en Occident et à une période transitoire importante dans la perception libérale de l’État-nation. Le modèle de développement du « nationalisme libéral occidental classique » nous amène à élargir les perceptions des nationalismes et leur rôle dans la formation de l’État-nation moderne canadien[34]. Hroch et Deutsch avancent que le mouvement nationalitaire suit habituellement trois phases[35] : A- Émergence de l’identité nationale et la prise de conscience politique ; B-Période de revendications politiques à l’intérieur des institutions parlementaires d’abord ; C- Période d’encadrement des masses populaires dans la révolte. Les mouvements d’affirmation nationale et la question nationale sont alors à un tournant au sortir des crises et des insurrections dès 1837.

Le libéralisme entre alors dans sa deuxième phase d’évolution au temps même où le Bas-Canada tend à se sortir de ses crises politiques et économiques. La défense de l’Empire britannique demeure du discours politique. L’annexionnisme aux États-Unis sont toujours des préoccupations coloniales. Les rébellions mènent cependant à la suspension de la constitution et il se met en place un conseil colonial spécial. Au Bas-Canada, c’est aussi la suspension de la Chambre d’assemblée. La majorité des députés sont des insurgés ou ils sont en fuite. « Au Haut-Canada, les institutions politiques régulières, dominées par les torys, participent (quant à elle) au processus de pacification » (Ducharme, 358). Ducharme avance que les années qui ont suivi les rébellions « constituent le creuset duquel émerge le Canada moderne » (Ducharme, 359). Il ne peut faire aucun doute que cette période est l’amorce d’un long débat sur la question nationale canadienne.

Les intellectuels du mouvement libéral métropolitain rebutent d’abord devant l’idée de la suspension de la constitution. Londres défend sa position en rassurant que la suspension temporaire des libertés vise à assurer la pérennité de la gouvernance vue que la Chambre d’assemblée basse-canadienne menace la constitution. Il se forme un courant par lequel la démocratie n’est pas un facteur essentiel à l’émancipation du mouvement libéral. Ce gouvernement provisoire est d’ailleurs selon Étienne Parent, « le meilleur moyen de le voir promptement céder la place au gouvernement libre qu’on nous promet » (É. Parent dans Ducharme, 376). Cette pause constitutionnelle marque une période de transformation profonde du courant libéral si bien qu’on en convient que « (…) théoriquement, le principal rôle de l’État libéral (impérial ou non) se résume à assurer aux sujets la jouissance de leurs droits naturels » (Ducharme, 378). Il se maintient alors un attachement au libéralisme et au pouvoir civilisateur britannique. Il y a aussi cette conviction partagée dans les colonies et la métropole que les coloniaux doivent jouir d’une plus grande autonomie politique afin de jouir pleinement de leurs libertés naturelles[36].

Il se pose alors le problème de l’intégration des valeurs libérales dans la constitution à venir. Les propositions avancent l’idée d’intégrer l’idée des nations à la constitution sur les bases ressemblant à un État moderne émancipateur des fondements libéraux britanniques. Ce consensus est de toute évidence entre les métropolitains, les réformistes modérés et les tories. Les radicaux ne peuvent prendre part aux discussions, mais leur idéal libéral est repris dans les discussions des groupes en présence. Les réformistes modérés perçoivent les réformes nécessaires « pour permettre à la société de vivre dans un cadre libéral » (Ducharme, 373). La liberté est pour les tories un héritage britannique à préserver. La nation survit dans un cadre qui lui permette ainsi d’exprimer sa liberté. L’idée de la nation transite vers cette idée de libertés sur sa propriété dans les colonies. La propriété étant une liberté naturelle, il est alors évident que les sujets britanniques devraient la gérer de façon autonome et dans un cadre où les valeurs fondamentales de la métropole sont présentes.

Les discussions sur le partage des pouvoirs entre la métropole et les colonies se placent à l’avant-plan des discussions constitutionnelles. Les réformistes modérées, la métropole et les tories s’entendent sur la nécessité du bicaméralisme afin de préserver une chambre qui veille à protéger les droits de la minorité « privilégiée »[37]. Cette chambre haute fait contrepoids à une chambre élue, car le libéralisme est plus soucieux de la représentativité. Le conseil législatif du Bas-Canada est déjà un exemple éloquent de ce courant libéral. Au Bas-Canada, « il vise essentiellement à protéger la minorité anglophone privilégiée du pouvoir populaire francophone » (Ducharme, 377). L’argumentaire sur la forme que prendra cette institution parlementaire se situe autour du cadre des pouvoirs exécutif, législatif et métropolitain. La responsabilité ministérielle est aussi avancée dans les cercles intellectuels. Ces débats laissent entrevoir une vision transitoire entre les libéralismes du XVIIIe et du XIXe siècles[38]. L’argumentaire repose sur la responsabilité des coloniaux sur les succès de l’industrialisation et du commerce sur le territoire. Le souhait de conserver les intérêts de la puissance bourgeoise dont émane la responsabilité de la croissance économique assure le plaisir individuel de la liberté à tous les coloniaux.

Affirmation politique du nationalisme culturel

C’est au niveau de la conceptualisation de la nation et de son intégration aux valeurs nationales que la question coloniale et nationale se complique. Dans la perspective Tories, les libertés de l’idéal libéral ne doit toucher que le groupe culturel qui partage la langue, les coutumes et les manières civilisatrices anglaises pour avoir plein droit de pratique des politiques loyales à l’Empire inscrit dans la constitution et ses lois. Selon cette perception du canadianisme britannique, les Canadiens français ne doivent pas faire partie de la définition de la nation puisqu’ils ont leurs propres lois, leur langue et leurs règles de tenure et en plus, ils manifestent une déloyauté marquée envers l’empire à l’instar de leur mouvement révolutionnaire et républicain.

La métropole entrevoit la perspective libérale telle que perçue par Durham comme étant l’évidence qu’il ne peut avoir la coexistence de deux nations au sein d’une nation. Le caractère vernaculaire confère à l’identité canadienne-française son statut économique inférieur qui prouve qu’ils ne peuvent s’intégrer aux politiques économiques libérales. Cette situation rend les Canadiens français non garants de l’ordre et du bon fonctionnement des gouvernements selon Durham[39]. Les problèmes de communication entre les deux nations culturelles posent aussi problème dans l’imaginaire libéral. Il ne peut se former un climat de collaboration quand les deux langues se font obstacle et obscurcissent le sens de la pensée. Il se crée un obstacle insurmontable, car la langue reflète la mentalité des individus selon Mill[40]. L’idée de deux langues nationales rend inconciliable l’idée des deux cultures dans une nation à moins de les constituer en une fédération où chacun soit garant de la loi et de la gouvernance. Il advient que «l’union signifie la perte d’une enclave territoriale pour les Canadiens français, la marginalisation officielle de leur langue au sein des institutions coloniales et la surreprésentation anglophone à l’Assemblée » (Ducharme, 383). Le processus d’assimilation est alors une réponse cohérente à la question nationale canadienne dans ce courant de pensée libéral.

Les facteurs culturels sont alors mis au second plan de la réforme libérale des institutions politiques du Bas-Canada. Il se dépeint un imaginaire de la collectivité canadienne-française. Il se construit l’idée que cette collectivité est une société conservatrice, obéissante de l’ordre établi et profondément attaché à la langue, à la religion et à la terre qui a vu naître le Canadien. Étienne Parent en vient d’ailleurs à définir un nationalisme culturel canadien-français acceptable au cadre impérial afin de manifester une volonté réelle de coopération entre les réformistes modérés canadiens et les réformistes anglophones coloniaux. C’est ainsi que se réintègre le nationalisme canadien-français au cadre libéral tout en voyant à assurer la survie de la nation canadienne définie dans l’Acte de Québec. Ceci marque le début de la coopération entre les deux groupes réformistes libéraux. Il se tisse les fondements d’un État-nation embryonnaire fondée sur deux nations culturelles au Canada. Les deux groupes ethniques distincts s’unissent et coopèrent dans l’atteinte d’objectifs politiques communs[41]. Le Canada s’intègre alors dans un courant du libéralisme où se détache la nation civique de la nation culturelle.

Culture de survivance

Jusqu’aux crises de 1837, il est remarqué que l’Église est en période de décroissance. La population cléricale connaît des problèmes de vieillissement, de recrutement et de rétention de son clergé masculin[42]. Ces difficultés démontrent une certaine tiédeur envers l’Église chez les « bons catholiques » canadiens-français. « L’institution ecclésiastique a maille à partir avec le nouvel État et même avec ses fidèles » (Rousseau, 135). Les troubles de 1837 changent la donne.

L’Église se donne alors un cadre théologique politique qui fait valoir la fraternité entre le gallicanisme et l’anglicisme auprès des autorités coloniales sur laquelle s’installe l’idée que « le pouvoir royal repose directement sur Dieu sans intermédiaire romain » (Rousseau, 135). L’Église construit son argumentaire sur la « tolérance religieuse » inscrite dans les constitutions de 1774 et 1791. Elle collabore à l’idéalisation du Canadien français par un processus d’émancipation culturelle canadienne-française afin de faire valoir que les doctrines catholiques romaines et le pouvoir royal de l’État peuvent collaborer dans le maintien de l’ordre dans la collectivité. Elle voue ainsi son allégeance à l’empire et l’Église s’empresse à condamner à l’ex-communion les insurgés et les militants patriotes.

Le processus de changement culturel et social se place dans de nouvelles conjonctures politiques et économiques internationales au Bas-Canada. Il se dessine un portrait culturel collectif qui est une réponse pour plusieurs communautés nationales qui se construisent alors en État-nation moderne. La montée ultramontaine laisse toutefois une marque profonde sur le visage culturel au Québec. Le catholicisme canadien-français est en effervescence avec l’influence des courants sociaux française, belge et américaine. L’Église s’engage ainsi dans un mouvement qui intègre la « question romaine » à un nouveau programme politique à la fin des années 1840. L’Église catholique de langue française atteint d’ailleurs sa grandeur maximale entre 1840-1940 en Amérique du Nord. Ce courant de pensée lutte contre le libéralisme et il se rend responsable de maintenir les traditions vivantes. L’Église favorise une idée civilisatrice de la nation canadienne-française et catholique. Elle cherche à l’émancipation de cette nation dans l’État moderne en formation.

La laïcité est du renouveau de la doctrine libérale. La séparation de l’État et de l’Église établit un pacte de neutralité étatique à l’égard des religions. L’église a le droit à la libre association religieuse et au maintien de ses traditions. Il s’établit des limites entre le pouvoir de l’État et de l’Église. Il demeure que malgré qu’elle ne puisse se mêler des affaires de l’État, l’Église intervient directement dans le processus de revitalisation culturelle. La croissance des vocations religieuses dès les débuts de la transformation culturelle permet le recrutement d’une nouvelle élite militante éduquée. Ces recrues sont rapidement mises à profit au développement des services sociaux, éducatifs et hospitaliers. « Ce  déplacement utilitaire modifie la fonction du religieux au sein de la société » (Rousseau, 138). Le non-engagement de l’État accentue l’accélération des demandes dans les domaines sociaux. L’Église élargit son réseau d’institutions avec la multiplication des services nécessaires aux nouvelles réalités sociales suscitées par l’accélération du phénomène urbain et de l’expansion territoriale. Cet éveil religieux produit au cours d’une génération « une nouvelle architecture culturelle largement stabilisée et « routinisée » (Rousseau, 138).

Le clergé construit son programme de nationalisation de l’Église et il prend une part de plus en plus active dans le processus d’émancipation. La transformation des paroisses en villages et en quartiers dans les villes assure un rôle émancipateur puissant dans la diffusion de l’idée nationale et des valeurs traditionnelles catholiques. L’église prend un rôle actif dans les réseaux des groupes nationaux, syndicaux et les mouvements jeunesse. Elle préside plusieurs des cérémonies et des célébrations d’envergure nationale. Elle est présente à l’école et dans plusieurs milieux de travail et populaires. Il apporte des idées innovantes à des problèmes sociaux et économiques durant la phase d’adaptation et de transformation culturelle. La survivance de la culture canadienne est poussée vers un processus qui « permettra à la majorité catholique de faire face aux changements majeurs de l’industrialisation du début du XXe siècle et de l’urbanisation devenue prépondérante en 1930 » (Rousseau, 138).

Le mythe des peuples fondateurs

Il y a cette urgence nationale de construire l’histoire des Canadiens français vers 1830. Il s’écrit une histoire qui édifie le mythe de la nation au Canada français. Il s’affirme le rôle précurseur du peuple fondateur canadien-français. Il s’affiche ainsi une volonté légitime d’affirmer l’appartenance à la nation et d’amorcer le processus de construction de la mémoire collective. Le mythe du peuple fondateur se construit autour de l’idée civilisatrice des premiers missionnaires et dévots. Ils ont la mission d’installer une communauté agraire utopique d’où leurs descendants nombreux prouvent la vigueur et la fierté d’appartenance canadienne au sol nord-américain affectionnée. Cette épopée héroïque de l’histoire nationalitaire installe les fondements de la légitimité de la présence de la race canadienne-française dans la mémoire collective. Le processus par lequel se construit cet idéal contribue à l’image conservatrice qui se fonde de la nation.

Le phénomène de la « découverte du Canada » est un produit de cette construction imaginaire de la nation. Elle tire ses origines de l’épopée héroïque de l’histoire canadienne amorcée durant la décennie de 1830. Jacques Cartier est un héros national de grande convenance pour légitimer la présence canadienne-française en Amérique. Ses exploits démontrent une présence et un processus de légitimation de la nation canadienne en Amérique. Il est un personnage peu connu avant l’émergence de la nation du XIXe siècle. Il s’inscrit dans l’imaginaire collectif Canadien-français qu’en 1835 où il est apparu le besoin d’intégrer son histoire à un lieu de mémoire symbolisée par une simple croix de bois levée en son honneur dans la Basse-Ville de Québec[43].

C’est en 1843 que l’explorateur ressort de l’obscurité mémorielle avec la publication de la première édition des Relations de Cartier de Faribault en français puisque déjà il existe une version de langue anglaise de la version italienne de 1598. C’est le début du « Cartiermania » des années 1850 qui perdure jusqu’au début du XXe siècle. Jacques Cartier devient un personnage historique de grande importance politique afin de former une communauté politique unifiée. De plus, « Political communities such as nations, then seek to find their « genuine » past in the deeds of historical heroes » (Gordon, 82).  Ces héros sont levés dans le but de construire une mémoire collective légitime. Ces héros réunissent alors les aspirations de la nation, les espoirs, les rêves d’un peuple.

Le parcours de l’héroïsation de Jacques Cartier permet ainsi de saisir l’évolution politique du nationalisme au Québec. À la lumière de l’analyse de A. Gordon, ce processus d’héroïsation permet de faire valoir que l’idée libérale de la nation est ancrée dans l’imaginaire collectif canadien-français malgré les tendances du conservatisme qui s’installe après les rebellions. L’utilisation des héros sert alors à des buts politiques spécifiques dans la caractérisation de la nation. Les libéraux utilisent des héros comme Talon et Colbert pour personnifier la présence de l’idée progressiste pendant l’ancien régime. Il est noté que l’idée libérale fait peu référence à la mémoire collective et que l’émergence du désir d’inscrire les héros dans la mémoire revient majoritairement aux milieux conservateurs[44].

Le deux tiers des écrits au sujet de Cartier sont rédigés par le milieu conservateur avant 1890. Le courant ultramontain tire profit de Cartier, car il est responsable d’implanter la foi catholique en Amérique. Il est le responsable de fonder un Canada français et catholique. Il prend la figure du premier héros national canadien-français. Nous lui donnons forme dans les peintures et sa figure est utilisée lors des différentes célébrations. Il s’amorce aussi l’effort d’inscrire Jacques Cartier à des lieux de mémoire sur le territoire. C’est lors de la prise des terres seigneuriales des Jésuites et leur redistribution à Québec par les autorités coloniales que s’élève le premier monument de Cartier en 1835. La croix monumentale porte une inscription dénotant le lieu où Cartier et ses compagnons érigent la croix marquant la prise de possession du territoire français. Une deuxième phrase note que c’est solennellement le lieu où les frères jésuites ont érigé leur première résidence des missionnaires jésuites à Québec[45]. L’intégration des Saint-Martyr canadiens à l’épopée de Cartier rend la légitimité en même temps les possessions jésuites du territoire.

C’est vers 1880 que Cartier devient un personnage illustrant l’unité canadienne afin de mettre fin aux guerres fratricides et de créer de toutes pièces un nationalisme unificateur des deux peuples fondateurs. Dans les années 1920 et 1930, il s’établit une urgence à commémorer le premier voyage de Cartier à Gaspé. L’édification de Cartier joue un rôle politique et constitutionnel et tout autant qu’ethnique et religieux. C’est alors que chez les anglophones canadiens, Cartier devient le symbole de la découverte du Canada qui justifie l’appellation des peuples fondateurs. Cartier devient alors un héros national pour tous les Canadiens de toutes les langues. Les lieux commémoratifs se multiplient au Québec et à l’échelle canadienne, le gouvernement fédéral devient un acteur d’importance dans la prise de contrôle des lieux de mémoire signifiants de l’histoire de la nation. Cartier devient dès lors la figure qui représente les pères fondateurs et la fusion à une idée nationale des Canadiens de langue française et anglaise. Il en advient que Cartier progresse d’une figure héroïque du nationalisme conservateur et religieux à une figure unificatrice et marquante des cultures fondatrices du Canada.

 III- Rupture et recadrage des idéaux nationaux au Québec : 1940-2011

Distinction entre la langue de culture et la langue de civilisation[46]

Il faut comprendre que le Québec est dans une situation particulière et que la langue lui confère un caractère ethnique et culturel distinct. Au XIXe siècle, la langue des temps modernes signifie l’universalité, le progrès et l’expansion. Elle caractérise la forme concrète de l’universalité citoyenne dans des communautés de choix politique[47]. « Les langues de civilisations, elles prétendaient incarner l’universel à elles seules, reléguant par le fait même les autres langues à des langues de cultures, à des langues de mémoire » (Thériault, 116). La langue française nord-américaine devient la langue de la minorité en Amérique du Nord à la chute du régime français. Elle ne garde son caractère civilisateur que par sa possibilité d’expansion chez les métis et les autochtones.

D’un point de vue politique la Cession du Canada à l’Angleterre, le français devient la langue de la population conquise et celle de la mémoire. La langue nationale et civilisatrice devient officiellement l’anglais avec le Rapport Durham. La lutte de la survivance passe par la difficulté à faire progresser la langue mémorielle qui obtient dès lors un statut mineur. Ces difficultés s’accentuent lorsque les Canadiens français deviennent minoritaires dans le Canada-Uni. La survivance de langue française s’unit alors à la mission politique de la nation-Église canadienne-française. « Catholicisme et nationalité sont ainsi entremêlés pour faire du français non pas une langue de territoire, une simple mémoire, mais aussi un vecteur civilisationnel à l’échelle nord-américaine » (Thériault, 121). Ce rôle de mission providentielle se reflète dans l’idéal d’expansion de la civilisation franco-catholique sur le continent nord-américain (l’Ouest, l’Ontario, les petits Canadas aux États-Unis). La langue nationale des Canadiens français devient celle qui incarne les valeurs spirituelles de la communauté canadienne-française.

Ce désir d’émancipation par la langue maintient certaines ambivalences entre la langue mémorielle et la civilisatrice. Il y a une grande distinction dans les parlées de France et du Canada. Il se développe alors un sentiment où il importe de mettre dans les mesures en place pour offrir un enseignement du français européen. La particularité du pacte binational canadien maintient la langue française entre le particulier et l’universel[48]. La langue et le désir d’émancipation binationale s’intègrent à un mouvement d’émancipation du mythe des deux peuples fondateurs. L’émancipation culturelle devient rapidement une lutte d’affirmation nationale autant dans les communautés francophones du que hors Québec.

La langue devient un facteur unificateur national dans la communauté canadienne-française. Le nationalisme s’amplifie avec les revendications sur le redressement des inégalités dans la division « culturelle » du travail. Les Canadiens français sont associés aux petits producteurs et aux journaliers. La surreprésentation de la langue française chez la classe ouvrière se reflète par l’exclusion aux postes administratifs. Il y a cette impression que le statut particulier du bilinguisme canadien n’est réservé qu’aux individus de langue française dans la sphère économique et au sein de l’administration au gouvernement central. Les francophones apprennent l’anglais pour accéder aux postes administratifs et le contraire est rare.

Émergence du nationalisme québécois

L’émergence du mouvement nationaliste québécois survient durant une période de transformation économique profonde de 1940-1970. Il s’enclenche un mouvement d’autonomie provinciale et l’amorce d’un processus de construction des structures politiques visant à redistribuer le pouvoir politique[49]. La modernité et le progrès fait partie intégrante du discours politique nationaliste. Le duplessisme entraîne une volonté d’élargir le pouvoir économique et politique du Québec et des tiraillements constitutionnels avec le gouvernement central. Les luttes se situent à un nouveau moment transitoire des nationalismes. Au Québec, le mouvement nationaliste utilise le cadre de la survivance où la classe moyenne est montante et l’urbanisation est un phénomène réel pour la majorité des Québécois. Le libéralisme est aussi à un tournant. Le conservatisme du gouvernement en place maintient le vestige idéologique du début du siècle. L’État veille à encourager le libéralisme économique en défendant le laisser-faire économique, en réduisant le pouvoir de la masse ouvrière et en entreprenant de grands travaux de construction financés pour attirer les capitaux étrangers. Le discours politique affirme l’emprise Canadienne-française sur son territoire. Une prise de conscience territoriale affirme le statut majoritaire de la culture canadienne-française.

Il se développe alors un désir profond d’émancipation culturel et de modernisme chez la classe moyenne montante. « En d’autres termes, il ne devenait plus possible de vivre à la fois en français et à la moderne en dehors du territoire du Québec » (Balthazar, 5). Une révolte s’amorce contre certains bastions de « establishment » (Église et État)[50]. Ce désir d’émancipation se manifeste aussi dans les divers milieux culturels, intellectuels et scientifiques. Le quotidien La Devoir et la revue Cité Libre deviennent un véhicule important pour les nouvelles idées nationalistes dans la classe moyenne[51].

La transformation du nationalisme contribue à l’émergence d’un nationalisme anticlérical et de la gauche. Le rôle de l’État se transforme pour assumer le rôle de promoteur du progrès et de la transformation. Le modèle économique québécois enclenche un processus de nationalisation des ressources et une façon de faire économique québécois. Le domaine de l’éducation est aussi profondément touché d’un nationalisme plus caustique : « Les clercs ont eu deux siècles pour faire leurs preuves, la bâtardise de notre société et la faillite de notre culture démontrent amplement la nullité de leurs efforts » (Charbonneau dans Erk, 513). La laïcisation des institutions publiques permet le rassemblement des idées modernes par le système scolaire[52]. L’Église catholique n’a pas su se bâtir une structure sociale alternative à celle de l’État, elle n’a alors pas su garder ses fidèles de la culture canadienne-française[53].

Un mouvement de rupture s’amorce dès 1948 avec une volonté de rompre avec le nationalisme culturel de la survivance. La publication de manifestes active et accélère la transformation du Québec moderne. Ce mouvement émancipateur s’amorce avec la rédaction de manifeste politico-artistique le Refus global en 1948. « Borduas et ses collègues appelaient en quelque sorte à une révolution en exhortant les Québécois à se libérer du joug traditionnel catholique isolationniste pour s’ouvrir sur le monde » (Vézina, 45). Ce n’est que dans les années 1960 que s’émancipent les idées du renouveau du nationalisme au Québec. Ce nationalisme explique Godbout, « c’est une politique qui non seulement aurait à cœur le bien-être de la nation, mais encore la lucidité de définir ce bien-être[54] ». Cette période se radicalise ensuite avec le mouvement felquiste dans les années 1960. Plusieurs manifestes sont alors rédigés par différentes cellules felquistes. Ils expriment tous la volonté de l’indépendance du Québec par un mouvement révolutionnaire de la masse populaire. Ce n’est que dans la montée de la violence et dans l’élan de radicalisation que le manifeste du FLQ sera lu à la télévision de Radio-Canada en 1970.

Les principes démocratiques retiennent davantage le mouvement d’émancipation de la nation québécoise. La période de recadrage du nationalisme lance un mouvement de transformation profonde de la nation canadienne. Au Québec, c’est la rupture avec l’adoption d’une nation québécoise qui lutte autrement pour sa survivance, mais cette fois elle s’affirme dans sa fierté nationale. Il s’est développé une attitude où la politique est l’art du possible[55]. Elle tente à maintes reprises de s’inclure dans une nation civique canadienne, mais demeure devant l’impasse. Ailleurs au Canada,  l’émancipation de la nation canadienne s’est recadrée à l’ensemble des Canadiens avec l’adoption de symboles nationaux se détachant du symbolisme britannique et d’une politique multiculturelle qui amorcent un renouveau nationalitaire au Canada.

Conclusion

La question nationale est encore loin d’être résolue pour la nation canadienne. Le nationalisme est devant de nouvelles conjonctures qui ébranlent les fondements idéologiques dans la façon d’imaginer la nation dans un contexte d’internationalisation et d’homogénéisation des cultures. La question nationale au Québec est alors un sujet qui demeure très émotif et sur lequel il y a cette impression de marcher sur le sentier glissant des idéologies. Il demeure que les discours politiques sont cohérents avec le renouveau du libéralisme. Des mouvements alternatifs et de gauche sont aussi en recadrage idéologique et s’émancipe dans des mouvements sociaux naissants de cette période de renouveau nationalitaire. Il demeure que l’impasse constitutionnelle et l’incompréhension culturelle sont des facteurs qui exercent toujours des tensions nationalistes au Québec. En plaçant dans un contexte plus large les nationalismes, il se révèle que la nation canadienne s’est transformée à des moments transitoires et il s’est révélé que les moments formateurs nous permettent de mieux définir ce qui les caractérise aujourd’hui.

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[1] Marcel Bellavance (2000), J. Erk (2002)

[2] Marcel Bellavance, « La rébellion de 1837 et les modèles théoriques de l’émergence de la nation et du nationalisme », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 53, no3, 2000, p. 396.

[3] Gérald Bouchard, « Un vieux pays neuf ? Formation et transformation de la culture et de la nation au Québec », Genèse des nations et cultures du Nouveau Monde, Les Éditions du Boréal, p. 83.

[4] Je n’ai pu inclure cet aspect des trois points de vue politiques de la masse populaire dans ce travail. À ce sujet, il est préférable de lire : « Les trois publics québécois » dans Balthazar, Louis, « L’évolution du nationalisme québécois », Les Classiques des sciences sociales, p. 11-14. Un diagramme offre une synthèse intéressante sur l’opinion publique et son idée fluctuante de la nation pivotant entre le fédéralisme, le confédéralisme et l’indépendantisme. Ce diagramme est à la page 13.

[5] Gérald Bouchard, « Un vieux pays neuf ? Formation et transformation de la culture et de la nation au Québec », p. 83.

[6] Jean-Luc Vézina, « Le manifeste politique dans le Québec moderne », Québec français, n° 153, 2009, p. 47.

[7] Gérald Bouchard, « Un vieux pays neuf ? Formation et transformation de la culture et de la nation au Québec », p.88.

[8] Les peintres militaires britanniques ont produits des œuvres d’art documentaire illustrant le Canadien et une autre la Canadienne. Ces œuvres démontrent de la présence du canadianisme dès le début du régime britannique.

[9] Marcel Bellavance, « La rébellion de 1837 et les modèles théoriques de l’émergence de la nation et du nationalisme », p.370.

[10] Marcel Bellavance, « La rébellion de 1837 et les modèles théoriques de l’émergence de la nation et du nationalisme », p.370.

[11] Les femmes sont nécessairement célibataires ou veuves pour avoir le droit de propriété et de vote. Elles étaient les seules femmes de tous les États-moderne détenant le droit de vote à l’époque. Les Canadiennes perdent ce privilège lorsque la nation canadienne-française devient minoritaire au Canada.

[12] Marcel Bellavance réfère à la bourgeoisie créole pour identifier les bourgeois d’origine européenne vivant dans la colonie dans Marcel Bellavance, « La rébellion de 1837 et les modèles théoriques de l’émergence de la nation et du nationalisme », p.371.

[13] La population anglophone comprend les dirigeants politiques, les militaires, les loyalistes et la population immigrante britannique installés au Bas-Canada au début du XIXe siècle.

[14] Marcel Bellavance, « La rébellion de 1837 et les modèles théoriques de l’émergence de la nation et du nationalisme », p.373.

[15] Il est intéressant de noter ici que la tyrannie fait partie du vocable nationaliste au début du XIXe siècle. Voir Yvan Lamonde, « Lexique nationalitaire de Papineau », Signé Papineau, la correspondance d’un exilé.

[16] « Durant cette année, plusieurs sociétés nationales, tant du côté patriote que loyaliste, verront le jour » : Société Saint-Jean-Baptiste, la St-Georges Society, la St-Andrew Society, la St-Patrick’s Society et la German Society. (Cauchy, 13). Ces formations nationales organisent des rassemblements populaires, des célébrations et des assemblées. Ces regroupements politiques et sociaux encouragent la formation de militants plus radicaux qui contribuent éventuellement aux soulèvements de 1837-1838.

[17] Clairandrée Cauchy, « Les Loyalistes et les Rébellions de 1837-1838 », Histoire Québec, vol.5, no2, 1999, p.13.

[18] Clairandrée Cauchy, « Les Loyalistes et les Rébellions de 1837-1838 », p.13.

[19] Clairandrée Cauchy, « Les Loyalistes et les Rébellions de 1837-1838 », p.14.

[20] Yvan Lamonde, « Conscience coloniale et conscience internationale dans les écrits publics de Louis-Joseph Papineau (1815-1839) », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 51, no1, 1997, p.7.

[21] Yvan Lamonde, « Lexique nationalitaire de Papineau », Signé Papineau, la correspondance d’un exilé, Les Presses de l’Université Laval, 2009, p.167.

[22] Yvan Lamonde, « Conscience coloniale et conscience internationale dans les écrits publics de Louis-Joseph Papineau (1815-1839) », p.5.

[23] Le texte d’Yvan Lamonde est la source principale pour cette section.

[24] Yvan Lamonde, « Conscience coloniale et conscience internationale dans les écrits publics de Louis-Joseph Papineau (1815-1839) », p.10.

[25] Yvan Lamonde, « Conscience coloniale et conscience internationale dans les écrits publics de Louis-Joseph Papineau (1815-1839) », p.6.

[26] Papineau se perçoit comme un sujet anglais dans l’écrit : 11 février 1818, Le Spectateur canadien, 7 mars 1818.  Source : Yvan Lamonde, « Conscience coloniale et conscience internationale dans les écrits publics de Louis-Joseph Papineau (1815-1839) », p.8.

[27] Yvan Lamonde, « Conscience coloniale et conscience internationale dans les écrits publics de Louis-Joseph Papineau (1815-1839) », p.9.

[28] Yvan Lamonde, « Conscience coloniale et conscience internationale dans les écrits publics de Louis-Joseph Papineau (1815-1839) », p.13.

[29] Otto Bauer dans Marcel Bellavance, « La rébellion de 1837 et les modèles théoriques de l’émergence de la nation et du nationalisme », p.370.

[30] N. Bobio, Op. cit. Marcel Bellavance, « La rébellion de 1837 et les modèles théoriques de l’émergence de la nation et du nationalisme », p. 370.

[31] Francis-Paul Bénoit, La démocratie libérale, dans Marcel Bellavance, « La rébellion de 1837 et les modèles théoriques de l’émergence de la nation et du nationalisme », p. 370.

[32] Marcel Bellavance, « La rébellion de 1837 et les modèles théoriques de l’émergence de la nation et du nationalisme », p.374.

[33] Yvan Lamonde, « Lexique nationalitaire de Papineau », Signé Papineau, la correspondance d’un exilé, p.162.

[34] L’analyse du nationalisme de Marcel Bellavance dans « La rébellion de 1837 et les modèles théoriques de l’émergence de la nation et du nationalisme », p 396, avance que le  nationalisme canadien respecte le modèle  du « nationalisme libéral occidental classique » de M. Hroch, K. Deutsch et Gellner.

[35] Inspiré de Marcel Bellavance dans « La rébellion de 1837 et les modèles théoriques de l’émergence de la nation et du nationalisme », p 396.

[36] Michel Ducharme,  «  Penser le Canada : la mise en place des assises intellectuelles de l’État canadien moderne (1838-1840) », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 56, no 3, 2003, p. 370.

[37] Montesquieu dans Michel Ducharme, «  Penser le Canada : la mise en place des assises intellectuelles de l’État canadien moderne (1838-1840) », p. 376.

[38] Michel Ducharme, «  Penser le Canada : la mise en place des assises intellectuelles de l’État canadien moderne (1838-1840) », p. 380.

[39] Michel, Ducharme, «  Penser le Canada : la mise en place des assises intellectuelles de l’État canadien moderne (1838-1840) », p. 381.

[40] S. Mill dans Michel Ducharme, «  Penser le Canada : la mise en place des assises intellectuelles de l’État canadien moderne (1838-1840) », p. 382. Selon Ducharme, S. Mill avance que dans le cas où l’assimilation soit impossible qu’il vaille mieux former deux fédérations.

[41] Ducharme, Michel, «  Penser le Canada : la mise en place des assises intellectuelles de l’État canadien moderne (1838-1840) », p. 385.

[42] Louis Rousseau, « Grandeur et déclins des églises au Québec », Cité , vol. 3, no 23, 2005.

[43] Jacques Cartier a retenu l’attention d’un archiviste amateur, J.-B. Faribault, qui collectionne et affectionne les archives publiques canadiennes-françaises ses plans d’élever un monument élégant en la mémoire de ce héros national qui a hiverné en 1535-1536 ont sombré dans l’oubli suite aux crises économiques et politiques caractérisant la décennie.

[44] Alan Gordon, « Heroes, History, and Two Nationalism : Jacques Cartier », Journal of the Canadian Historical Association /Revue de la Société historique du Canada, Vol. 10, no1, 1999, p. 84.

[45] Alan Gordon, « Heroes, History, and Two Nationalism : Jacques Cartier », p. 88.

[46] Cette façon d’analyser la langue (langue de culture et langue de civilisation) est présentée dans le texte suivant : Joseph-Yvon Thériault, « Langue et politique au Québec : Entre mémoire et distanciation », p.115-127.

[47] Joseph-Yvon Thériault, « Langue et politique au Québec : Entre mémoire et distanciation », p.119.

[48] Lacombe dans Joseph-Yvon Thériault, « Langue et politique au Québec : Entre mémoire et distanciation », p.122.

[49] Jan Erk, « Le Québec entre la Flandre et la Wallonie : Une comparaison des nationalismes sous-étatiques belges et du nationalisme québécois » Recherche sociographiques, vol. 43, no 3, 2002, p. 500.

[50]Jan Erk, « Le Québec entre la Flandre et la Wallonie : Une comparaison des nationalismes sous-étatiques belges et du nationalisme québécois », p. 512.

[51] Jan Erk, « Le Québec entre la Flandre et la Wallonie : Une comparaison des nationalismes sous-étatiques belges et du nationalisme québécois », p. 512.

[52] Jan Erk, « Le Québec entre la Flandre et la Wallonie : Une comparaison des nationalismes sous-étatiques belges et du nationalisme québécois », p. 513.

[53] Jan Erk, « Le Québec entre la Flandre et la Wallonie : Une comparaison des nationalismes sous-étatiques belges et du nationalisme québécois », p. 513.

[54] Jacques Godbout, « La conversion préalable », Liberté, vol.4, no 21, 1962, p.124.

[55] Louis Balthazar, « Le nationalisme de René Lévesque », Québec français, no 69, 1988, p.83.